Mireille Ballestrazzi présidera Interpol pendant quatre ans

Mireille Ballestrazzi © MI/SICOP/C.P.

Mireille Ballestrazzi, inspectrice générale de la Police nationale et directrice centrale adjointe de la police judiciaire, a été élue présidente d'Interpol lors de la 81e assemblée générale de l'organisation internationale qui s'est tenue à Rome du 5 au 8 novembre. Elle en dirigera le comité exécutif pendant les quatre prochaines années.


Civique : Vous avez été élue présidente d'Interpol le 8 novembre dernier, et vous étiez depuis trois ans vice-présidente pour l'Europe au comité exécutif d'Interpol. Pourquoi avoir choisi de vous investir au sein de cette organisation internationale ?
Mireille Ballestrazzi : Mon métier, c'est la police judiciaire, au sein de laquelle j'ai effectué toute ma carrière. Dès mon premier poste, je me suis rendu compte que la coopération internationale était incontournable en matière de lutte contre la criminalité organisée, la délinquance spécialisée ou le terrorisme. Si Interpol n'existait pas, il faudrait l'inventer, pour reprendre une formule un peu triviale. Cela m'amène à penser que les concepteurs de cet outil étaient de véritables visionnaires, devinant ce que deviendrait la criminalité à la fin du XXe et au début du XXIe siècle. Par ailleurs, au cours de ma carrière, je me suis rendu compte que les policiers étaient, quelle que soit leur nationalité, animés de la même volonté : la recherche de la vérité, l'identification des auteurs de crimes et leur remise à la justice. C'est cet objectif commun qui constitue le fondement d'Interpol. Enfin, œuvrer au sein d'Interpol répondait à un souhait profond de représenter la France à l'étranger et de faire rayonner ses valeurs, fondées sur le respect de la liberté et du droit.

Civique : Quel est le rôle du président, à côté de celui de secrétaire général ?
Mireille Ballestrazzi : L'assemblée générale et le comité exécutif forment la gouvernance d'Interpol. Institution suprême de l'Organisation, l'assemblée générale est composée des délégués désignés par chacun des 190 pays membres. Elle se réunit une fois par an - à Rome cette année - pour prendre toutes les décisions importantes concernant la politique générale, les ressources, les méthodes de travail, les finances et les programmes de l'Organisation. Le secrétaire général est chargé de superviser le travail quotidien de coopération policière internationale effectué par Interpol, ainsi que la mise en application des décisions de l'assemblée générale et du comité exécutif. Le comité, qui compte treize membres élus par l'assemblée générale, surveille l'exécution des décisions prises lors de l'assemblée générale. En tant que présidente, je suis personnellement chargée de diriger les travaux du comité exécutif. Accompagnant le travail du secrétaire général, il me revient de vérifier que la feuille de route dressée par l'assemblée générale est bien respectée, de contrôler les choix stratégiques, opérationnels et budgétaires effectués, et de participer aux décisions concernant les projets de l'Organisation, décisions qui seront soumises à l'examen et au vote de la prochaine AG.

Civique : Quelle présidente serez-vous et quelles sont vos priorités ?
Mireille Ballestrazzi  : Il s'agit pour moi d'un véritable challenge car je succède à Monsieur Khoo Boon Hui, qui a donné une véritable dimension à cette fonction. J'entends poursuivre son œuvre, mais également imprimer ma marque. Plusieurs dossiers sont à mes yeux prioritaires comme le renforcement des liens avec l'ONU dans le cadre des missions de maintien de la paix, mais également la consolidation du cadre juridique d'action de l'Organisation, le soutien à l'innovation, ou le développement et la modernisation de nos outils d'aide à l'enquête. Je n'oublie pas non plus cette dimension importante de la fonction qui est de représenter l'Organisation auprès de l'ensemble des États. Il s'agit d'être disponible, à l'écoute et de proposer des solutions pratiques aux pays membres confrontés à certains problèmes de sécurité.

Civique : Une critique récurrente revient souvent quand on évoque le fonctionnement de certaines grandes organisations internationales, c'est leur faible réactivité face aux événements. Interpol souffre-t-elle de ce handicap ?
Mireille Ballestrazzi  : Interpol a l'avantage d'être composée de policiers dont la qualité première est l'anticipation et la réactivité. L'Organisation est donc loin d'être une structure inefficace et sclérosée. Il faut également reconnaître l'énorme travail effectué par le secrétaire général, Ronald Noble, qui, depuis son élection il y a douze ans, a développé Interpol et modernisé ses outils, à l'image de ce PC opérationnel fonctionnant à H24, et qui permet aux services de police des pays membres d'accéder en permanence, non seulement à toutes les bases de données de l'Organisation, mais également à un véritable soutien opérationnel en cas de besoin. Ronald Noble a toujours fait preuve d'une véritable vision stratégique et opérationnelle. Ainsi, en cas de catastrophe naturelle ou technologique, Interpol avertit immédiatement l'ensemble des BCN et est en mesure d'identifier les pays pouvant mobiliser des équipes d'experts, pour l'identification des victimes par exemple.

L'Organisation a également créé des équipes d'aide (cellules de soutien) pour les grands événements comme la Coupe du monde de football. En 2010, des experts - dont un Français - ont ainsi été dépêchés pour assister les Sud-Africains pour le contrôle des documents de voyage. Interpol s'adapte constamment aux nouvelles menaces et travaille désormais sur les trafics illicites de marchandises, la contrefaçon sous toutes ses formes, les atteintes à l'environnement ou la cybercriminalité.

Sur ce dernier sujet, l'Organisation a d'ailleurs décidé de se doter d'un nouvel outil, le Complexe mondial Interpol pour l'innovation, qui verra le jour à Singapour en 2014. Ce centre ultramoderne de recherche et développement permettra de mener un travail de recherche par anticipation dans de nouveaux domaines, liés à la cybercriminalité, et de diffuser les toutes dernières techniques de formation.

Civique : L'Organisation reste une célèbre inconnue pour le public, qui n'a qu'une vague idée de son statut et de son fonctionnement, notamment en France ? Ne souffre-t-elle pas d'un manque de « clarté » ?
Mireille Ballestrazzi  : Effectivement, le grand public connaît mal l'Organisation, et même au sein de la police et de la gendarmerie, certains fonctionnaires en ont une connaissance imparfaite. Mais ces dernières années, à la demande du directeur général de la Police nationale, nous avons fait des efforts importants pour promouvoir non seulement Interpol mais également Europol. Depuis deux ans, nous avons fait en sorte de faciliter l'accès à ces outils au sein des services de police et de gendarmerie. Reste que si la mission principale d'Interpol est connue, à savoir favoriser et promouvoir la coopération internationale policière, son fonctionnement et tout ce que développe l'Organisation mériteraient un effort de communication. J'y veillerai en tant que présidente.

Civique : Cette connaissance insuffisante n'est- elle pas liée au fait que pour de nombreux policiers, en France notamment, Interpol reste l'affaire de la PJ ?
Mireille Ballestrazzi  : Il est vrai que les fonctionnaires de la sécurité publique se sentent moins concernés, en raison de la nature de leur travail, par la coopération internationale que les services spécialisés comme la PJ, le renseignement ou la PAF, mais l'évolution de la criminalité montre que tous les services de police et de gendarmerie ne peuvent faire l'économie d'outils tels qu'Interpol. Sur ce point, il faut noter que l'Organisation a pris une place importante au sein des services de police des pays membres. C'est peut-être moins visible en France ou dans d'autres pays européens qui bénéficient également d'outils importants comme Europol et Schengen, mais en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, Interpol constitue le seul outil de coopération internationale pour lutter contre la criminalité organisée et le terrorisme, leur permettant notamment d'avoir accès à des bases de données internationales régulièrement mises à jour. Je me suis récemment rendue en Colombie où j'ai pu mesurer l'importance du BCN Interpol au sein de leur police. Un détail montre d'ailleurs la place de l'Organisation : la plus haute distinction de la police est la médaille d'Interpol Colombie.


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