Dès 1943, Michel Debré avait établi avec les différents mouvements de la Libération le "grand mouvement préfectoral" pour l'après-guerre. Il avait souhaité une majorité d'hommes nouveaux dont la valeur morale ne fût pas mise en doute, et dont l'aptitude "sans être à coup sûr celle que l'on attend de candidats à ces fonctions au sens traditionnel du mot, fût assurée par leur honnêteté intellectuelle, leur compétence administrative ou leurs qualités de chef".
Parmi les priorités : qu'une situation normale soit rapidement rétablie, que les services publics fonctionnent et que règnent à nouveau l'ordre et la sécurité. "Ce sont là d'impérieux devoirs que l'administration des territoires libérés ne peut méconnaître sans compromettre le succès de sa mission. Le désordre prolongé, c'est – il ne faut pas l'oublier – la tentation pour les armées alliées de porter atteinte à notre indépendance", estimait-il. Ces raisons expliquent la décision du Comité français de la libération nationale (CFLN) de faire procéder à la désignation, dans chaque région, d'un commissaire de la République – homme politique plus qu'administratif –, qui, en qualité de représentant du Gouvernement, était dépositaire de pouvoirs exceptionnels, et, dans chaque département, d'une personnalité chargée d'assurer les fonctions de préfet.
Pour prendre ses fonctions, le préfet n'avait besoin d'aucun ordre et la plus large initiative pour assurer l'administration lui était reconnue. Sa mission commencerait le jour où les forces françaises réussiraient à s'emparer de la préfecture. À ses côtés, le comité départemental de la Libération, "organe essentiel pour la préparation de la prise du pouvoir".
Le succès de la Libération exigeait en effet qu'une étroite entente unisse le représentant du pouvoir central et cette institution. Dès son installation, le préfet devait s'assurer de l'éviction des représentants du gouvernement de collaboration et s'employer à la libération totale de son département. Cependant, il ne devait pas attendre cette libération, ni le rétablissement des rapports avec une autorité supérieure, pour prendre en main l'administration du territoire qui lui était confié.
Le rétablissement de la sécurité publique faisait partie des premières missions de ces nouveaux représentants de la République. Le préfet devait ainsi veiller à l'arrestation des collaborateurs et, dans le même temps, éviter les débordements. Michel Debré considérait en effet que "les souffrances endurées ne sauraient justifier des excès qui seraient ensuite regrettés". Les personnes interpellées devaient être confiées à la justice de la République Le préfet devait dès les premiers jours de son installation examiner le cas des fonctionnaires ou agents de l'administration qui s'étaient compromis pendant l'Occupation. À l'exception des services de police où la répression devait être immédiate, le bon fonctionnement des grands services de l'État devait toutefois tolérer une certaine indulgence : le préfet décidait la suspension des cas les plus graves. Michel Debré clôturait ses instructions en ces termes : "Qu'ils n'oublient jamais quelles espérances sont attachées aux premiers actes des préfets de la Libération !"
3 questions à Yves Guéna (Ancien président du Conseil constitutionnel et président de l'Association des amis de Michel Debré)
Vous avez fait partie de la première promotion de l'ENA. Quel rôle a joué Michel Debré dans la création de cette école ?
Yves Guéna : Peu de temps après la fi n de la guerre, j'ai eu l'occasion de rencontrer Michel Debré qui était alors membre du cabinet du général de Gaulle, président du Conseil. Michel Debré m'a parlé de l'ENA qui allait être créée, en me précisant que la première promotion serait réservée à ceux qui n'avaient pu, du fait de leur participation à la guerre, poursuivre leurs études supérieures, et qu'ils bénéficieraient d'une note civique en fonction de leurs titres de guerre.
Pourquoi le surnomme-t-on l'architecte de la Constitution de la Ve République ?
Yves Guéna : Parce que la Constitution de la Ve République a été rédigée en 1958 par lui et une douzaine de collaborateurs, dont j'étais. Nous nous réunissions chaque matin autour de lui ; le soir, ce que nous avions envisagé était soumis au général de Gaulle. En un mois, l'avant-projet était prêt. En juillet, eurent lieu les débats du Comité consultatif et, en août, une dernière mise au point en Conseil des ministres. Le général de Gaulle put, ainsi, présenter la nouvelle Constitution le 4 septembre sur la place de la République à Paris.
Vous avez été le directeur de cabinet de Michel Debré au ministère de la Justice, puis son directeur adjoint de cabinet quand il était Premier ministre. Comment considérait-il, à cette époque, le rôle du ministère de l'Intérieur ?
Yves Guéna : Premier ministre, Michel Debré avait, notamment, à maintenir l'ordre sur l'ensemble du territoire français et à suivre, jour après jour, la situation en Algérie. Il fut secondé en 1959 par Jean Berthoin, ministre de l'Intérieur, puis de mai 1959 à mai 1961 par Pierre Chatenet, son ancien collègue au Conseil d'État, et, enfi n, par Roger Frey. Il évoque à plusieurs reprises dans ses mémoires les missions des préfets et l'importance qu'il accordait dans son gouvernement au rôle du ministre de l'Intérieur.