Des yeux partout

Des yeux partout
7 février 2020

Mêlés aux casinotiers, aux employés et aux clients, les correspondants locaux s'assurent du respect de la réglementation des jeux, de relever des infractions et d’obtenir des renseignements qui serviront les affaires judiciaires de leur secteur.


Fins connaisseurs de la réglementation mais également enquêteurs émérites, les « correspondants courses et jeux » sont en charge des mesures administratives et de la surveillance des établissements de jeux (et de l’activité hippique) de leur secteur. Affectés dans les structures territoriales de police judiciaire, ils sont le relais dans les départements de l’action du SCCJ, et en interaction constante avec les autres services de police. « On se sert de la réglementation des jeux pour détecter les éventuels blanchiments et récolter les renseignements - par le biais des cartes de fidélité, par le personnel sensibilisé à notre travail, la vidéo, ou encore les registres - sur des individus et leur activité illégale. Par la suite, on transmet les informations à nos collègues de police judiciaire, de la sécurité publique ou des brigades de gendarmerie pour les suites judiciaires », explique l’un des trois correspondants « courses et jeux » de la police judiciaire de Bayonne, compétent dans les douze casinos des Landes, des Pyrénées-Atlantiques et des Hautes Pyrénées.

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Les correspondants locaux visitent fréquemment les lieux et connaissent les employés comme la clientèle. Cela commence lors de la délivrance des agréments aux personnels (1) des casinos et des clubs : « Nous réalisons à ce titre une enquête d’agrément, pour vérifier si les gens n’ont pas d’antécédents judiciaires et s’ils peuvent travailler dans ces établissements », décrit le correspondant. Ils entretiennent ensuite un lien étroit avec chacun des personnels : « Ils ont nos coordonnées, et s’ils ont quelque chose à nous dire sur leur travail, sur le fonctionnement du casino, s’ils ont une question sur la réglementation précise sur un jeux ou des renseignements à nous donner, ils nous contactent ». Cette proximité avec les personnels fait d’eux des alliés précieux dans la chaîne du renseignement. « Mais pour cela, nous devons créer avec eux un climat de confiance, souligne-t-il, et ne jamais les trahir. Il y en a qui valent de l’or ! Ils sont perspicaces, repèrent les joueurs qui ont de l’argent facile, nous les signalent, et nous allons voir ce qu’il en est ».

Trahis autour d’un tournoi de poker

Grâce à ces recueils d’informations, le correspondant local a par exemple repéré les auteurs d’un braquage qui avait eu lieu quelques jours plus tôt dans un supermarché, que les individus eux-mêmes évoquaient autour d’un tournoi de poker. Les identités avaient été transmises et vérifiées directement par la section de recherche de Pau. « Les employés peuvent nous faire part de leurs doutes sur le comportement d’un joueur, par exemple, cet homme qui a pour habitude de ranger son argent dans une sacoche bien organisée avec des séparations pour les billets, continue-t-il. II joue, ou fait comme si, se fait délivrer un tito (2), va à la caisse ou à la borne, et récupère un billet de 100 euros. Son seul but est d’avoir des grosses coupures : cela nous parait suspect et nous allons essayer d’en savoir plus ». Parmi les infractions relevées, les correspondants locaux sont également témoins d’abus de faiblesse : des gens vont se rapprocher de personnes âgées qui ont de l’argent, et essayer de les embobiner.

Au casino de Capvern, au pied des Pyrénées, le directeur général témoigne de ses relations avec le correspondant courses et jeux : « Avec le SCCJ, c’est un travail constructif, de transparence et de confiance. Nous savons que les correspondants ne sont pas là que pour contrôler, mais qu’ils ont un rôle de conseil. Nous devons connaître la réglementation, mais quand on a un doute, ou en cas d’urgence, on peut les appeler. Et on les sollicite beaucoup ! »

En ce qui concerne les « interdits volontaires », les correspondants locaux sont chargés de recevoir en entretien les personnes de leur secteur souhaitant être exclu des salles de jeux, pour des raisons d’addiction par exemple. Cette demande (qui vaut également interdiction de jeux en ligne sur les sites hébergés en France) est envoyée à la direction des libertés publiques et des affaires juridiques (DLPAJ), puis la liste est adressée au SCCJ et aux casinos et à l’ARJEL pour les jeux en ligne. Les interdits volontaires font l'objet d'une exclusion de trois ans minimum, puis la mesure s'arrête lorsque la personne demande sa réintégration à la DLPAJ.

1. Les personnels des casinos rassemblent les membres du comité de direction (MDC), les contrôleurs aux entrées, les caissiers, les serveurs en salle, les croupiers et les agents de sécurité internes au casino le cas échéant
2. Ticket, dans le jargon du jeu.

À Enghien-les-Bains, la plus grande salle vidéo de France

Sur les bords du lac d’Enghien, et à proximité des célèbres thermes, la bâtisse de 1900, récemment relookée par l’architecte Jacques Garcia, est l’unique casino d’Île-de-France. Il est également le plus important du pays en termes d’offre de jeux, avec ses 500 machines à sous, ses 160 postes de jeux électroniques et ses 40 tables de jeux traditionnels. Le chef de la section des casinos au SCCJ, est le correspondant local au casino d’Enghien. « Il connait mieux la maison que moi ! », prévient Patricia Legros, nouvelle directrice responsable du casino d’Enghien. En effet, toutes les semaines depuis vingt ans, avant même la création du service central, ce correspondant local passe la façade de verre qui sert d’atrium d’entrée, traverse la salle des jeux de tables, « la plus belle de France », le salon des princes, privilégié pour les plus gros clients, les coulisses, les bureaux, il s’entretient avec les employés et examine le rapport des incidents : « Il y a plus de 10 000 incidents par an. Ça peut être de la triche, des usurpations d’identité, un vol, une agression, une insulte, ou le moindre problème dans le casino », annonce-t-il.

Un chiffre impressionnant, et pour cause : 2 500 clients fréquentent le casino chaque jours en semaine, et jusqu’à 4 000 le samedi. Depuis la plus grande salle vidéo de France, les opérateurs-vidéo supervisent les 513 caméras de vidéo-surveillance de l’établissement. « Les incidents ou soupçons remontent des employés de salle vers les opérateurs, qui vérifient les actions sur les vidéos, explique-t-il. Il y a peu, une bande organisée a été mise hors d’état de nuire, grâce à eux. Les joueurs avaient tout un mode opératoire pour distraire le surveillant de table, et les membres du comité de direction, pendant que leurs complices trichaient. C’était des professionnels de la fraude ». « Les casinos sont un monde à part, décrit la directrice responsable du casino d’Enghien. Nous avons de très gros clients mais aussi des novices, et chacun à ses motivations pour jouer ! Les casinos sont des lieux extrêmement contrôlés, et il ici, il y a tolérance zéro ! »

Floriane Boillot