Entretien avec le chef du service des courses et jeux

Entretien avec le chef du service des courses et jeux
6 février 2020

Le chef du service courses et jeux répond à nos questions ...


Civique : L’interdiction des jeux de hasard et d’argent a toujours été la règle en France. Aujourd’hui encore, ils font l’objet d’une réglementation stricte et contraignante. Comment expliquer cette attention particulière que l’État porte sur les jeux d’argent ?

Nous sommes effectivement toujours sous un régime de prohibition en matière de jeux d’argent et de hasard, puisque la loi de 1836 qui énonce que « les loteries de toute espèce sont prohibées » est encore valable. Cette interdiction s’explique historiquement par la volonté de protéger de la ruine et de la débauche les classes laborieuses. Néanmoins, aucun pouvoir n’a réussi à proscrire les jeux d’argent dans notre pays, et une tolérance a toujours existé.

A la fois, pour éviter le développement des paris et des jeux clandestins, et parce que les taxes sur le jeu ont toujours représenté une manne importante pour l’État. Ce sont les circonstances qui ont conduit à des aménagements de la loi. Ainsi, quand dans les années 1880, de riches Anglais, installés à Dieppe et à Pau, ont commencé à organiser des courses de chevaux, les pouvoirs publics n’ont pas souhaité interdire ces rassemblements entre gens fortunés qui avaient non seulement les moyens de perdre au jeu, mais qui participaient également à la vie économique de ces villes.

Devant l’ampleur que prenait ce phénomène, une loi réglementant l’autorisation et le fonctionnement des courses et chevaux a néanmoins été prise en 1891. Et dans la foulée, en 1892, un service était créé par Célestin Hennion, le père des brigades du Tigre, pour contrôler ce pari mutuel. Le service central des courses et jeux est l’héritier de cette structure.

Quid des casinos ?

L’histoire des casinos est elle aussi marquée par ce mélange d’interdiction et de tolérance. En 1806, un décret autorise l’ouverture de casinos dans les stations balnéaires et minérales pendant la saison des eaux, permettant ainsi aux riches clients qui y séjournent de se divertir, tout en préservant les classes populaires de la tentation du jeu.

La Troisième République donnera un fondement juridique aux casinos en 1907, en adoptant une loi les autorisant dans les stations thermales, balnéaires et minérales. Une division des casinos est alors créée au sein du service du contrôle du pari mutuel.

Courses et jeux - Entretien avec le chef des services courses et jeux

Le service connaîtra d’ailleurs une histoire mouvementée ou plutôt mouvante ?

Effectivement, même si ses missions ne vont pas changer de façon radicale. Autonome au départ, le service sera rattaché à un service de police général puis à la police judiciaire dans les années 1930. En 1946, Il est transféré aux Renseignements généraux, avec cette idée sous-jacente, qu’au-delà du contrôle réglementaire des établissements, l’identification des personnes qui gravitent dans le monde des jeux et des courses pouvait rapporter gros à la police.

Casinos, cercles et hippodromes constituaient en effet pour les policiers une source d’informations non négligeable sur le banditisme.

En 2008, au moment de la fusion des RG et de la DST, le service est rattaché à la DCPJ. Cela a-t-il fait bouger les lignes ?

L’univers des jeux a profondément évolué en 50 ans. Aujourd’hui, les casinos sont des entreprises comme les autres, appartenant pour la plupart à de grands groupes comme Partouche, Barrière ou Tranchant, et obéissant aux règles classiques de l’entrepreneuriat. Il est loin le temps des établissements fréquentés pour l’essentiel par une clientèle de riches ou de personnages douteux misant des sommes considérables à la roulette et au blackjack. L’arrivée des machines à sous en 1987 a profondément changé la donne.

La clientèle est aujourd’hui essentiellement composée de femmes retraitées, se rendant au casino comme si elles allaient au théâtre, au café ou au cinéma. Il ne faut pas oublier en effet que les casinos ont obligation de proposer, outre le jeu, des animations, activités culturelles, ou spectacles, ainsi qu’une restauration de qualité, et qu’ils constituent dans certains territoires le seul lieu de loisir ouvert sept jours sur sept, jusqu’à tard dans la nuit.

Quant au milieu hippique, force est de reconnaître qu’il est lui aussi très sain. Ces évolutions ont fait que la collecte de renseignements, même si nos policiers restent à l’affût d’informations, est moins pertinente aujourd’hui que par le passé. Et rappelons également que le rattachement du service à la DCPJ a eu pour conséquence le renforcement des enquêtes judiciaires, marqué notamment par la volonté de l’État de faire le ménage dans l’univers des cercles parisiens gangrenés par le milieu.

Nous effectuons aussi de nombreuses enquêtes sur les loteries prohibées, les tripots clandestins, les machines à sous clandestines. Nous sommes également investis sur les paris sportifs clandestins, et, depuis cinq ans, sur la corruption sportive.

Autre évolution importante pour le service : vous êtes également chargés des enquêtes sur les personnes amenées à ouvrir ou à reprendre un point de vente PMU ou FDJ.

Oui, depuis 1997 pour le PMU, et 2017 pour la FDJ, et c’est une mission chronophage pour la division des courses et paris qui en a la responsabilité. Mais ce travail est fondamental, car il existe un risque avéré de blanchiment. Nous avons d’ailleurs réalisé un certain nombre d’affaires sur des points de vente qui, après avoir payé en liquide les clients qui gagnaient de petites sommes aux jeux, cumulaient les tickets gagnants qu’ils remettaient ensuite à des petits voyous. Ces derniers encaissaient ensuite les gains par virement ou par chèque de la FDJ et du PMU, et les reversaient, contre commission, au propriétaire.

En 2017, nous avons réalisé une très grosse affaire sur un point de vente PMU-FDJ de Seine-Saint-Denis, dans lequel de gros voyous avaient réussi à blanchir 1,3 millions d’euros d’argent sale en deux ans.  Une enquête administrative rigoureuse à la fois sur la moralité de ces personnes et sur l’origine des fonds limite bien entendu les risques, mais cela ne nous empêche pas de garder un œil attentif sur l’activité de tous les points de vente.

Propos recueillis par Frank Canton

Les casinos en France

  • 202 casinos (38% du parc européen)
  • 23 000 machines à sous (contre 400 000 en Italie et 300 000 en Espagne ou en Italie)
  • 32 676 508 entrées par an (saison 2017-2018)
  • Produit brut annuel des jeux : 2 305 milliards d’euros (saison 2017-2018)