Sécurité rapprochée : prévoir l’imprévisible

Sécurité rapprochée : prévoir l’imprévisible

Ils accompagnent le ministre en tout temps et en tout lieu, l’arme dissimulée, une discrète oreillette et une démarche assurée qui révèlent leur véritable mission : ils sont les officiers de sécurité du ministre de l’Intérieur. Gardes du corps, gardiens de l’intégrité du ministre, et au delà, de la continuité de l’État.


Le GSMI, groupe de sécurité du ministre de l’Intérieur, est l’une des branches de la sous-direction de la protection des personnes, aux côtés des groupes chargés de la protection rapprochée de membres du gouvernement et de personnalités françaises, au sein du service de la protection (SDLP). Service dont l’organisation a évolué depuis l’attentat du 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo, lors duquel Frank Brinsolaro, officier de sécurité de Charb, a été tué, la marche du 11 janvier avec 44 chefs d’État présents, et la période terroriste qui a suivi.

Au GSMI, 23 policiers alternent huit jours travaillés et six jours de repos, pour permettre au ministre de l’Intérieur d’exercer sa mission en toute sécurité. Ils sont renforcés par le détachement de deux binômes motos en civils de la CRS 1 et de deux motards d’escorte de la préfecture de police. Civique a suivi ce groupe de protection régalien lors d’une visite officielle de Gérard Collomb à Lyon en mars dernier, qui sera perturbée par l’attentat et la prise d’otage à Trèbes le même jour.

Reportage : Floriane Boillot

Reconnaissance du parcours

J-2 Reconnaissances

Noémie et Christophe (afin de préserver la confidentialité des agents du GSMI, tous les prénoms ont été modifiés) quittent leur bureau de la place Beauvau en direction de Lyon, où le ministre de l’Intérieur est attendu deux jours plus tard pour une visite officielle.

Les « préc », pour précurseurs, dans le jargon des groupes de sécurité, sont la face cachée de l’iceberg. Leur travail consiste à reconnaître en amont et dans les moindres détails le parcours emprunté par le ministre, appréhender l’environnement, les lieux, en déceler les vulnérabilités et y apporter les moyens de sécurité adaptés. Une visite dite « préparatoire » est même généralement effectuée quelques semaines en amont. « Avant une visite, le GSMI prend contact avec la préfecture du département et les partenaires engagés sur le dispositif. Il s’assure des mesures de sécurité qui ont été prises, et, en fonction des risques et de l’analyse du renseignement territorial, préconise des mesures plus ou moins importantes, comme le déminage ou la mise en place de points hauts de surveillance, explique Didier F., commandant divisionnaire fonctionnel, chef du GSMI.

Le GSMI est conseiller technique du préfet qui reste toujours le responsable de la sécurité et décide des mesures à prendre. Contrairement aux groupes de sécurité du Premier ministre et du président de la République, nous n’avons pas d’aide de camp, de transmetteur gouvernemental ni de docteur militaire. Toutes ces charges incombent donc aux officiers de sécurité. »

Le chef de cabinet de la préfecture de Lyon, Jérémy Soucier, accompagne l’équipe précurseur du GSMI pour les reconnaissances du parcours programmé du ministre à l’École nationale supérieure de police, au centre de rétention administrative (CRA), à la foire de Lyon et à la police municipale de Chassieu. « Le chef de cabinet s’occupe des reconnaissances pour la partie protocole, et nous pour la partie sécurité », indique Noémie, rappelant l’importance d’un travail collaboratif : « C’est grâce à nos nombreux contacts en préfecture, en région, en commissariat, en caserne..., que l’on peut faire notre travail. » Ainsi, dans chacun des lieux qui seront visités par le ministre, Noémie et Christophe remplissent une « fiche précurseur » qu’ils envoient à leur hiérarchie et au reste du groupe qui les rejoindra le jour J. Ils y mentionnent les points et heures prévus pour l’arrivée et le départ, le programme, le dispositif du cortège, les mesures de sécurité mises en place, les détachements de police, de gendarmerie, de sapeurs-pompiers ou les membres du parquet présents sur place, etc.

Au centre de rétention administrative de Lyon-Saint-Exupéry, Christophe examine les recoins de la pièce qui servira de lieu de réunion. « La salle est insonorisée », précise le directeur du centre. « Et si le ministre a besoin de s’isoler ? », se renseigne Christophe afin de prévoir chaque éventualité. Au bout d’un couloir, le directeur prévient la délégation : « À partir du moment où vous passez cette porte, vous êtes au contact des retenus. Si le ministre souhaite voir la partie rétention, en termes de sécurité, c’est très compliqué... »

Environ 40 personnes sont gardées dans ce CRA, divisé en plusieurs ailes. Les individus sont fouillés tous les jours mais disposent de leurs effets personnels. Finalement, il sera convenu que pendant la visite de l’aile ouest, les portes seront fermées afin que le ministre ne soit pas « en visu » des retenus.

À la police municipale de Chassieu, ville de 10 000 habitants dans la banlieue est de Lyon, Noémie constate : « Ici, le point noir c’est l’environnement : les fenêtres d’un hôtel donnent directement sur la place devant la police municipale ».

Le GSMI requiert alors des points hauts tenus par les policiers de l’antenne RAID locale. « Nous allons aussi faire enlever les conteneurs poubelles et les véhicules non-connus, qui peuvent présenter un risque », précise Noémie. Pour la cérémonie de baptême de la 69e promotion de commissaires de police, à l’École nationale supérieure de la police (ENSP) de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, où le ministre est attendu, le RAID est également mobilisé sur les toits. « Nous avons fait un stage de « contre-sniping » : il s’agit d’être en mesure d’imaginer où peuvent se mettre les adversaires, et de prendre les mesures contre-offensives en déterminant les points hauts pour les tireurs d’élite », explique Noémie. 

Pour cela les précurseurs prennent en compte les distances, les angles, la topographie du terrain, ou encore la balistique. Ils peuvent également adapter l’itinéraire prévu pour le ministre afin de ne pas être dans l’angle de tir des snipers le cas échéant.

Enfin, la reconnaissance du site d’Eurexpo, où sera inaugurée la foire de Lyon, se déroule avec la directrice de la foire et le responsable de la société de sécurité privée du lieu. Christophe, qui sera le « poisson pilote » le lendemain, apprend par cœur les seize stands que le ministre doit visiter. La note du service de renseignement territorial ayant mentionné la présence probable des « enfarineurs », un groupe d’extrême gauche, Christophe prévoit des mesures de sécurité supplémentaires. Il vérifie également, comme pour chaque site, la localisation d’un bureau dans lequel s’isoler en cas de besoin, des toilettes, et la position du véhicule d’extraction : « Nous placerons le véhicule à la sortie la plus proche du stand du ministère de l’Intérieur, car c’est là que le ministre restera le plus longtemps ».

À J-1, Jérémy S., le chef de cabinet de la préfecture de Lyon, échange une dernière fois avec les précurseurs du GSMI, s’assure de l’ouverture des péages programmée pour que le cortège ne s’arrête pas, du déminage des véhicules et des filtrages des invités et journalistes. 

« Raisonnablement parano »

« On essaie de se mettre dans la tête d’un détraqué ! On est en mode "raisonnablement parano", décrit Noémie, et cette attitude est indispensable pour affiner le dispositif. Toutefois, Christophe admet que garantir la sécurité connaît des limites : « Par exemple, on ne va pas croquer dans le saucisson qu’un commerçant va offrir au ministre lors de la foire, pour vérifier s’il n’est pas empoisonné ! En revanche, tous les cadeaux et enveloppes offerts sont récupérés ». Le GSMI s’attend constamment à toute tentative d’agression ou de changement de programme, et est en mesure de remonter un déplacement très rapidement. « S’il se passe quelque chose de grave, l’équipe est capable de gérer sur place les moyens de locomotion et réajuster le dispositif, avec l’appui de leur hiérarchie à Paris », souligne Didier F., chef du GSMI. Les décisions sont alors prises en accord avec l’autorité d’emploi qui est le chef de cabinet du ministre, et c’est le chef de mission du groupe qui, après concertation avec ses collègues, déterminera les mesures exceptionnelles comme la prise d’un itinéraire bis, le retour prématuré à Paris, ou une destination imprévue.

Les policiers du GSMI sont entraînés pour des situations et des menaces très diverses. Ils suivent des stages spécifiques de sécurité rapprochée sur des thèmes aussi variés que les déplacements en vols commerciaux ou les armes étrangères. Pour la problématique des transports en train, par exemple, « nous sommes entrainés pour intervenir en espace confiné, gérer les passagers du train, et nous possédons une clé permettant d’ouvrir les portes entre les wagons en cas de besoin. » explique Christophe.

Recherche explosifs

Le jour J

Le chef de mission, le "siège", "l’appui feu", le "kevlar" et les conducteurs arrivent à Lyon avec le ministre : l’équipe GSMI est au complet. Paul, le siège, ne se sépare pas de la précieuse pochette remise par le secrétariat particulier du ministre : « Elle contient le programme précis et les discours. Le siège doit avoir un double de tout ! Je reste toujours avec le ministre et je dois connaitre ses petites habitudes. » En effet, qu’il s’agisse de penser au costume spare, à la bouteille d’eau ou même apposer des corrections de dernière minute sur un discours, le siège fait office d’intendance.

Deux fonctionnaires sont préposés à ce rôle et commutent chaque semaine. « Je fais de la protection rapprochée depuis vingt ans, mais je suis siège depuis peu, raconte Paul. Pour moi, c’est un nouveau challenge. Le siège a un rôle à part mais fait partie intégrante du groupe, on n’est rien les uns sans les autres ! Je suis d’autant plus heureux de protéger le ministre de l’Intérieur qu’en tant que policier, c’est notre ministre. »

La fonction de chef de mission sur ce déplacement est tenue par Samuel. Il faisait auparavant partie du groupe de sécurité des personnalités civiles menacées, et a été entre autre chargé de la protection de Laurent Sourisseau, directeur de la publication de Charlie Hebdo depuis les attentats de 2015. « Lorsque l’on protège ce genre de personne, ce n’est pas la même approche, car on ne mise pas sur la discrétion mais sur la dissuasion. Il était quotidiennement menacé. Le ministre de l’Intérieur, lui, est détenteur d’informations relatives à la sûreté de l’État. Il y a une menace réelle et le risque zéro n’existe pas. Il faut une vigilance accrue, nous avons une énorme responsabilité pour la continuité de l’État. J’ai adhéré à ce métier, j’en accepte les obligations et tout ce que cela implique en termes de disponibilité et de don de soi. »

William, précurseur sur la première séquence à l’ENSP, s’y rend avant l’arrivée du ministre pour vérifier la coordination avec les services locaux et le lieu de repli. « Lorsque le cortège arrivera, je marquerai la dépose, c’est à dire que je me placerai à l’endroit où le ministre sortira de sa voiture, et je matérialiserai l’endroit en tendant ma main. C’est très millimétré », précise-t -il.

William a garé le véhicule d’extraction à une place stratégique, en cas de problème. « Si extraction il y a, le ministre est conduit dans un endroit sécurisé et l’information est transmise au centre d’information et de commandement (CIC) local. Nous devons constamment nous adapter, toujours dans la discrétion. Pour moi, être professionnel, c’est être là sans être là », termine-t -il.

Ce qui ne devait pas arriver arriva

9 h 50, la berline noire aux vitres teintées s’arrête pile devant la main tendue de William, comme prévu. La cérémonie de baptême de la 69e promotion de commissaires de police démarre sous l’œil averti des membres du GSMI, placés en retrait. L’inspecteur général Luc Presson, directeur de l’ENSP, présente la promotion à Gérard Collomb, puis ce dernier entame son allocution. Mais à quelques mètres de la place d’armes, des messages circulent sur les ondes radios et l’atmosphère se tend : une série d’attaques a lieu au même moment à Carcassonne et Trèbes, et une prise d’otages est en cours. Pour Samuel, le chef de mission, il faut tout annuler et anticiper le déplacement du ministre sur le lieu de ce qui s’avérera être un attentat. Gérard Collomb continue son discours, imperturbable.

« Il est urgent d’attendre », ce mantra du groupe que leur ont enseigné les derniers évènements terroristes s’applique plus que jamais. La directrice de la DCPJ, le DGPN et le patron du RAID, parmi les invités, quittent les rangs de la cérémonie. Le chef de cabinet de la préfecture de Lyon, le cabinet du ministre et tous les collaborateurs se hâtent en chuchotant. De son côté, le GSMI s’active discrètement pour recréer tout leur dispositif, trouver un moyen aérien et organiser le déplacement du ministre à Trèbes. Samuel est serein : « Il faut toujours garder la tête froide. Pas de précipitation. Je vais partir avec le ministre et le siège en hélicoptère, et, de là-bas, j’informerai les collègues restés en attente à Lyon ».

« Dans des moments comme ceux-là, la communication entre-nous est primordiale, ajoute William. Il ne doit pas y avoir de déperdition ! » Depuis Paris, le chef du GSMI monte le nouveau cortège de Trèbes avec une voiture suiveuse et un conducteur sur place, et mobilise des renforts pour compléter la protection du ministre. Le siège et le chef de mission s’envolent avec le ministre et une partie de son cabinet. À 14 h 30, l’assaut est donné par le GIGN, mettant fin à la prise d’otages qui a fait quatre victimes. Gérard Collomb restera sur place une partie de la journée avant de rejoindre Paris. L’emploi du temps du ministre de l’Intérieur a beau changer de région, d’interlocuteur et d’actualité, ses officiers de sécurité s’adaptent. En tout lieu et en tout temps.

La voiture VIP arrêtée devant le précurseur

En public comme en privé

Si, lors des séquences publiques, les officiers de sécurité du ministre sont reconnaissables à leurs costumes cravate et leurs oreillettes, en privé, la présence est beaucoup plus discrète et la tenue plus banalisée. Cependant, dans sa vie professionnelle ou personnelle, le ministre dispose du même dispositif de protection rapprochée. Son domicile est gardé par des policiers et ses gardes du corps ne sont jamais loin. Qu’il décide d’aller faire du sport ou de se balader, ses officiers de sécurité sont toujours à des endroits stratégiques avec un visuel sur lui. Au restaurant par exemple, ils effectuent auparavant un repérage des lieux, sans pour autant prévenir le responsable d’établissement de la présence du ministre. Ils obtiennent ensuite si possible une « table technique », avec vue sur le ministre, ou bien se postent au bar ou filtrent visuellement l’entrée.

Les discrètes mais fermes techniques de protection

La bulle de protection formée par le GSMI est le premier écran entre le ministre et le reste du monde. Les gardes du corps avancent, le pas assuré et la stature infaillible, et cette attitude suffit dans un premier temps à inciter la foule à dévier du chemin. « Juste avec le corps nous pouvons diriger les gens devant nous, indique Christophe, et quand il y a trop de monde nous resserrons le triangle de protection. »

Si, dans la foule, un individu présente un comportement devenant gênant ou encombrant pour le ministre, des procédés, discrets mais fermes, vont permettre de l’écarter.

« Il suffit d’un regard du patron, et nous comprenons que nous devons intervenir », avertit Noémie. Alors, une chaleureuse poignée de main où les articulations sont mises à l’épreuve va aider le garde du corps à se faire comprendre. Ou bien un doigt bien placé sur le thorax, ou encore un petit rappel de la dureté de la mallette en kevlar.« Toujours dans le calme et le discernement, évidemment ». En cas d’attaque, la priorité ne sera pas de riposter mais d’évacuer le ministre. L’un des officiers se fige sur l’attaque pendant que les autres procèdent à l’extraction : le kevlar déplie sa mallette derrière son dos et couvre le siège, qui lui « emballe » le ministre, c’est-à-dire qu’il se place derrière lui et il pose une main sur sa ceinture et une sur sa tête pour la baisser. « Nous avons répété ces gestes techniques avec le ministre, il sait que dans une telle situation il doit se laisser emmener », indique Paul.


La bulle de sécurité, un périmètre bien gardé

La bulle de sécurité, un périmètre bien gardé

Le module de sécurité, appelé le « triangle » ou la « bulle » est formé par le chef de mission, le kevlar, l’appui-feu, le précurseur et le siège. Les membres du GSMI sont polyvalents et changent de rôle à chaque mission, sauf le siège.