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Rédoine Faïd : les enquêteurs lèvent le voile

14 mars 2019

Le 3 octobre dernier, les policiers de la BNRF interpellent le braqueur Rédoine Faïd après trois mois de cavale suite à son évasion rocambolesque de la prison de Réau, en Seine-et-Marne. Une enquête minutieuse qui a engagé la totalité des effectifs de la brigade. Les meneurs de cette chasse à l’homme racontent.


« Comment tu m’as trouvé ? ». Il est 4 heures du matin ce mercredi 3 octobre lorsque Rédoine Faïd est cueilli au pied du lit dans sa ville natale de Creil, dans l’Oise. Face à lui, Vincent, une vieille connaissance, puisqu’il fait partie des policiers qui avaient mis fin à sa précédente cavale en 2013.

« Qui m’a balancé ? », insiste l’ex-ennemi public numéro 1. « Pourquoi te serais-tu forcément fait dénoncer ? Il y a du travail derrière », lui rétorque Vincent, sachant pertinemment que le féru d’évasion aura tout le loisir d‘étudier son dossier pénal. En effet, d’intenses et minutieuses investigations ont été nécessaires pour rattraper le braqueur. C’est le fruit de la coopération entre la BNRF, la direction régionale de la police judiciaire de Versailles, les BRI de Lille, Creil, Versailles et la BRI nationale. Un travail d’équipe salué par le commissaire Christophe F, chef de la BNRF, fier et soulagé : « On a eu des moments de doute, mais on n’a pas lâché ! »

Faire corréler tous les éléments d’enquête

Dès le 1er juillet, jour de l’évasion de Rédoine Faïd, les enquêteurs de la BNRF (ré)ouvrent le dossier de l’homme le plus recherché de France. Analyse de son environnement, de la téléphonie, mise en place de moyens de surveillance... l’enquête est rythmée par les aléas d’une cavale difficile à assumer pour le malfrat. Le 24 juillet, il est repéré par des gendarmes dans un véhicule à Sarcelles, et prend la fuite en laissant des éléments à charge derrière lui (armes, objets).

« À ce moment-là, nous avons perdu sa trace quelques jours », raconte le commissaire. Mais c’est sans compter sur la ténacité des policiers, qui remontent le temps et reconstruisent le ′puzzle′′ de sa course. « On l’a vu sur des images de vidéosurveillance, souriant, dans Paris, en pleine coupe du monde de football », révèle Christophe. L’homme le plus recherché de France à visage découvert ? « Certes son visage est connu, mais en plein été, qui s’y intéresse ? »...

Les policiers enchaînent des heures d’écoutes et d’analyse téléphonique, un travail rendu compliqué par le changement incessant de téléphone pour fonctionner en « one to one » (un téléphone dédié pour contacter une personne). Ils parviennent à déchiffrer les surnoms utilisés et étudient la teneur et le ton des SMS envoyés par un téléphone potentiellement entre les mains de Rédoine Faid.

Parallèlement, la femme qui s’avérera être la « logeuse » du fugitif, est suivie de près, sa voiture comme son téléphone. Et la petite combine ne tarde pas à attiser le flair des enquêteurs : « La fille partait rouler en voiture tard dans la soirée, et les mouvements de ce véhicule correspondaient aux mouvements du téléphone que l’on pensait appartenir à Faïd, relate le commissaire. Il allumait son portable, envoyait des SMS, l’éteignait et se faisait ramener à l’appartement de Creil. » De son côté, la police judiciaire de Creil avait informé la BNRF d’allées et venues de personnes en burqa... à la silhouette d’homme ! « Cette piste est venue conforter nos éléments d’enquête. Les sorties de burqas correspondaient aux sorties et rentrées de la voiture. Nous avons donc pensé que sous la burqa, il s’agissait de Rédoine. »

Décision interpellation

Mardi 2 octobre au soir, les pièces du puzzle semblent s’emboîter. Alors que deux silhouettes vêtues de burqa sont déposées par la voiture et entrent dans l’immeuble, « on sait qu’il se planque sous l’une d’elles », affirme Christophe. « Vers minuit on prévoit l’interpellation, avec les effectifs des BRI. Nous convenons d’attendre que tout le monde dorme, et, à 4 h 20, on décide de taper.» 

Vincent raconte : « Juste avant l’interpellation, il y a toujours un doute. Rédoine, on ne l’avait jamais vu concrètement sous la burqa, et la nuit dans la voiture on ne pouvait pas le distinguer. C’était de la déduction, une conviction d’enquêteur. Ce qui a validé cette conviction, c’est la teneur et la forme des SMS : il y a un donneur d’ordre et un exécutant, on sent la tension dans les écrits, l’énervement dans les mots. Cela nous a prouvé que c’était lui. Dans nos têtes, il n’y avait plus de doutes, mais sur le terrain, il faut que ça se passe bien ! Ce mardi soir, on n’a jamais été aussi prêt. Il faut prendre la décision, au risque de tout perdre. Ces innombrables heures de boulot, de surveillances... et tout ce que l’on a sacrifié pendant trois mois. En prenant la décision, on engage tout le travail accompli, par tous. On ne pouvait pas se permettre de le rater. Alors voilà, quand les deux burqas sont rentrées à domicile... c’était limpide pour nous. Il fallait interpeller. »

Deux appartements de l’immeuble sont ciblés. La BRI ouvre d’abord celui du rez-de-chaussée, dans lequel squattaient parfois des proches du braqueur, mais n’y trouvent personne. Quasi-simultanément, c’est l’appartement du 4e  étage, celui de la femme qui conduisait la voiture, qui est ouvert. Rédoine Faïd, son frère, son neveu et la femme y sont interpellés. « Il a réagi de façon très calme, rapporte Christophe F. Il y avait deux calibres. L’un, posé sur sa table de nuit, a été jeté sous le lit lorsqu’il a entendu la porte s’ouvrir. Il m’a dit que c’était pour sa protection personnelle lors de ses rendez-vous. » Le chef de la BNRF ne cache pas sa fierté : « J’ai vingt ans de police, j’ai rarement connu cette adrénaline. La BNRF, c’est particulier. La bonne ambiance de travail, l’investissement de chacun, la satisfaction du devoir accompli et ce moment où Frédéric D., le chef de l’OCLCO, nous félicite. »

Apprendre de ses erreurs

Pour cette nouvelle tentative, le fugitif avait pourtant étudié les erreurs de sa précédente cavale. « Nous avons quelques similitudes avec l’affaire de 2013, mais Rédoine Faïd n’a pas reproduit les points qui lui avaient été fatals, explique Vincent. À l’époque, il logeait dans des hôtels, que l’on avait pu identifier, ce qui nous avait permis de remonter vers son véhicule et jusqu’à lui, grimé. Nous suivions également son factotum. » Cette fois, Rédoine ne loge pas en hôtel, et n’a pas de factotum. Mais les deux règles d’or du bandit en cavale, à savoir couper tous contacts et avoir de l’argent, ne sont pas pour autant respectées.

Rédoine Faïd a certes resserré son commando en ne s’entourant que de membres de sa famille (la logeuse et son neveu), ce qui réduit le risque de maladresses, mais cela implique de financer également leur cavale.

Alors le fugitif cherche de l’argent, et projette même un braquage. « À terme, la situation ne pouvait pas durer en restant tous les trois ensemble ! », affirme Vincent.

Avant d’être transféré à la prison de Vendin-le-Vieil, dans le Pas-de-Calais, Rédoine Faïd a fait étape à l’OCLCO à Nanterre, où les enquêteurs lui ont notifié sa détention et ses droits. Vincent et Rédoine se rencontreront de nouveau lors du procès, où le policier devra défendre l’enquête, face à des avocats tentant de le discréditer lors de leur plaidoirie. Une étape redoutée par Vincent qui l’a vécue en 2013 : « Nous défendons la procédure, et les avocats attaquent notre travail, et même notre personne. Là aussi, il faut être fort... »