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Chiens de défense-intervention : dans les pas de leurs maîtres

Chiens de défense-intervention : dans les pas de leurs maîtres
5 octobre 2020

Pour patrouiller sur la voie publique ou intervenir en renfort des unités de la Police nationale, les conducteurs cynotechniques de « défense-intervention » et leurs chiens doivent former une équipe soudée. Un jeu pour le chien, « une arme au bout de la laisse » pour le policier : suivez les premiers pas des nouveaux binômes, au centre régional de formation des unités cynotechniques de la région PACA.


À Cabriès, entre Aix-en-Provence et Marseille, Uzi, Falco, Jack, et Patch, de jeunes bergers belges malinois, font connaissance avec Aurélien, Christophe, Cédric et Stéphane. Ces policiers s’apprêtent à devenir conducteurs cynotechniques de défense-intervention.

Avant de rejoindre les unités canines de Cannes, d’Avignon et de Marseille, douze semaines de formation sont nécessaires au centre régional de formation des unités cynotechniques de la région PACA. Ils y apprendront les techniques et les missions de police sur la voie publique, avec leurs nouveaux collègues à quatre pattes. L’homme et l’animal devront avant tout former une équipe soudée, et les premiers jours sont consacrés à la création de ces futurs binômes. « Je mets ensemble des caractères antagonistes. Par exemple, un maître posé, pour canaliser un chien fou-fou, ou si le chien est timide, quelqu’un de plus extraverti », explique le major Yannick Maréchal, moniteur défense-intervention. Puis les duos partent en ballades champêtres. « En promenade, ils vont franchir des petits obstacles ensemble, on les emmène aussi à des endroits un peu chaotiques où le maître doit aider son animal », explique Yannick.

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Marcher, panser, soigner : tout est fait pour créer un lien et faire naître une interaction entre le chien et son futur maître. « Au début, le mien me défiait du regard : il ne faut pas le chercher ! », raconte un stagiaire. Ce n’est qu’au troisième jour que les apprentis conducteurs peuvent pénétrer dans le box de leur binôme, pour les museler, avant de les sortir. « Mon chien, quand il voit la muselière, il met la queue en panache : il n’est pas content. Alors, on est gentil, et parfois on frotte une Knaki dans la muselière, révèle un stagiaire. Il ne faut pas oublier que le chien a un passé, un vécu, il faut se faire accepter ». En effet, ces bergers belges malinois peuvent venir d’élevage, mais ils sont principalement récupérés à la SPA ou donnés par des particuliers. Ils ont entre 12 et 24 mois, et ont été débourrés et éduqués au centre pendant trois mois, avant l’arrivée des futurs conducteurs canins. « Ce ne sont pas des chiens méchants, mais courageux ! », précisent les formateurs.

Éduquer les chiens…et les maîtres !

La patience -et la Knaki- font leur preuve, et très vite, les apprentis conducteurs et leurs chiens s’apprivoisent mutuellement. Lors de la « détente » matinale, ils sont tenus au « cordeau », une longue laisse de quatre mètres, qui leur permet d’être libres tout en restant sous le contrôle du conducteur. Les palissades, poutres et autre sauts du parcours d’obstacles leur offrent un terrain de jeu idéal. « Réveillez-vous !, s’adresse Yannick aux maîtres. Je veux de l’encouragement, félicitez votre chien ! ». Dans l’éducation de ces animaux, le verbal est primordial. Mais scander des « Oooh ! Allez mon loulou ! C’est bien mon loulou ! », n’est pas évident pour des stagiaires encore un peu timides. « Les conducteurs, ce sont des gens passionnés, mais qui ne se livrent pas, reconnaît Yannick. Je dois en faire des gars enjoués, avec beaucoup d’intonations dans la voix ».

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Alors que les stagiaires profitent d’un moment complice avec leur animal, c’est interrogation surprise : « Quels sont les trois rôles du pansage ? » Et si l’un d’eux se risque à hésiter, c’est tractions ou relevés de jambes assurés ! Car les cours théoriques, à connaître par cœur, sont une part importante de l’examen. La pause « câlin », donc, permet au conducteur de créer un climat affectif, mais aussi de détecter une maladie cutanée, et de prendre soin de son animal, car un beau chien contribue à la valorisation de l’unité. Les expériences vécues par le binôme rendront par la suite ce lien indéfectible. Yannick, qui a été conducteur cynotechnique au RAID pendant six ans, avec un chien d’assaut, en témoigne : « Quand on partait en déplacement à l’étranger, le chien était 24h/24 à nos côtés. On vit tellement de choses avec un chien de boulot, que l’on devient très complices. Quand tu dois te lever le matin, pour une intervention à six heures, le chien aussi est encore chiffonné ! Et je le sens. Si j’ai un problème personnel, il le ressent aussi. Il peut être perturbé et cela peut avoir un impact sur la qualité du travail. »

Le mâle alpha

« Le conducteur doit être numéro 1 dans le binôme, explique le major exceptionnel David Rodriguez, chef de l’unité canine locale de Marseille et du centre de formation. Au début, le chien ne fait que tolérer son maître. Puis nous faisons un travail d’obéissance, sous forme de jeux, pour positionner le maître en homme « alpha ». On fait comprendre au chien que l’on est son territoire, et qu’il doit créer une bulle de sécurité autour de son maître ». Et pour assimiler cela, rien de mieux que les cas pratiques : lors de l’exercice de la « frappe muselée », Thierry, l’homme-assistant, dit « homme d’attaque », prend le rôle du malfaiteur.

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Vêtu d’un costume rembourré, d’un casque de type hockey, d’un gilet pare-coups, et d’une coquille, il avance vers les stagiaires qui tiennent leur animal en laisse, en faisant de grand gestes et en criant. « On est toujours dans le jeu avec le chien, explique celui qui s’apprête à se prendre des coups. Là, je suis son jouet ». Les chiens réagissent en venant le percuter avec leur muselière en cuir, renforcée d'une plaque en métal. Leurs gestes sont plutôt maîtrisés puisqu’ils les ont déjà pratiqués pendant les trois mois de débourrage. Les futurs conducteurs, en revanche, découvrent l’exercice. « Restez gainés ! Le bassin en avant ! Encouragez votre chien ! », leur lance Yannick. Au bout de deux minutes intenses, les chiens ont la langue pendante et les maîtres transpirent. L’homme d’attaque feint le KO : « Les chiens doivent penser qu’ils ont gagné, qu’ils sont champions du monde ! », explique David Rodriguez. Ils sont félicités, tout comme la prestation de l’homme d’attaque.

Désacraliser le mordant

L’exercice qui suit marquera un tournant dans ce début de formation : le mordant. L’homme d’attaque s’est équipé d’une manchette rembourrée, et le chien devra l’attaquer à l’avant-bras. Là encore, les chiens ont une longueur d’avance, mais pour les stagiaires, le stress se fait sentir. « Si je fais un mauvais geste et que le chien mord Thierry… Ou si le chien se retourne contre moi ? », s’inquiètent-ils. Les quatre apprentis braveront leurs dernières appréhensions en entrant dans leur rôle : « Police ! Lâchez votre arme ! », sous le regard attentif et les conseils de Yannick, posé et pédagogue : « La position ! Reste bien stable, droit ! ». « Le chien n’a plus de muselière, il peut s’exprimer pleinement, et toujours dans le jeu », souligne Thierry, dont l’expérience est garante de la sécurité de la manœuvre. « Nous avons une sacrée responsabilité dans l’éducation de ces chiens, car après, ils seront dans les rues de Marseille. »

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Une fierté se dessine sur les visages des stagiaires. Bien que, comme le fait remarquer Yannick, ils aient fait « mille fautes », un cap est passé pour les futurs conducteurs canins. « Vous avez vu vos chiens différemment. Nous avons « désacralisé » le mordant ». « Là, tu sens la puissance du chien. Tu sens que tu as une arme dans les mains », confie l’un des stagiaires. Dans dix semaines, quand ils patrouilleront sur la voie publique, ils ne démusèleront leurs chiens qu’en cas de légitime défense. « Il ne faut pas que vous soyez dangereux pour la population, donc la technique est très importante, rappelle Yannick. Vous devez toujours être en maîtrise, et dans le contrôle. Ne pas avoir une seconde d’inattention. C’est comme avoir le doigt sur la détente de l’arme. »

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À la cérémonie de fin de stage, lors de la remise de diplôme, certains stagiaires fondront sans doute en larmes. « Ce qui me marque, avoue David Rodriguez, c’est que c’est un boulot de rustre, mais tous les gars sont hyper émotifs ». Un paradoxe qui souligne l’intensité de la formation : « Le stage est très dur psychologiquement, car le chien te fait te remettre en question ».

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Floriane Boillot