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"L'Assaut" La prise d'otages de Marignane sur grand écran

Retraçant les cinquante-quatre heures de la prise d'otages de l'Airbus d'Air France en décembre 1994, “L'Assaut” est sorti en salle le 2 mars. Le réalisateur, Julien Leclercq, qui a bénéficié des conseils techniques de la gendarmerie, et plus particulièrement du GIGN, livre un film à la fois réaliste et intimiste.


L'Assaut

26 décembre 1994, aéroport de Marseille-Marignane : trois passerelles s'arriment à un Airbus A-300 d'Air France, des silhouettes bleu nuit cagoulées donnent l'assaut, des tirs retentissent et seize minutes plus tard, 21 millions de téléspectateurs assistent à la libération des 173 passagers et personnels de bord. L'assaut du GIGN vient, en direct, de mettre un terme à une prise d'otages sans précédent dans l'histoire du terrorisme. Ces images chocs ont marqué les esprits, dont celui de Julien Leclercq, à l'époque âgé de 14 ans. En 2007, devenu réalisateur, il découvre le livre de Roland Môntins, dans lequel l'ancien chef de groupe du GIGN raconte de l'intérieur les cinquante-quatre heures de cette prise d'otages.

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J'ai tout de suite été convaincu qu'il fallait en faire un film. Mon objectif était de montrer comment on en était arrivé à cette scène qui a fait le tour du monde, en abordant l'aspect terroriste, la rivalité politique entre l'Algérie et la France et l'implication diplomatique. Mais avant tout, mon souhait était de présenter le GIGN et de rendre hommage à l'engagement de ces hommes,

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explique le jeune cinéaste. Il rencontre alors l'auteur, puis le général de division Denis F., de retour aux commandes du GIGN. « Le soutien de la gendarmerie, et plus particulièrement celui du groupe, étaient essentiels pour la réussite du projet. Pour coller à la réalité, nous avions besoin de leur vécu et de leurs conseils techniques. » Débute ensuite l'élaboration du scénario avec

Simon Moutaïrou :

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Au cours des six premiers mois, nous avons fait un travail de journalistes et rencontré un maximum de gens qui avaient vécu l'événement : des gendarmes, le commandant de bord, des otages… Le GI a été associé à toutes les étapes du travail d'écriture. Nous avons également eu la chance de pouvoir travailler sur les enregistrements audio entre les tours de contrôle algérienne et française et les terroristes. Nous les avons retranscrits et en avons extrait des dialogues authentiques.

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Pendant deux ans, Julien Leclercq va régulièrement à la rencontre des membres du groupe : il passe du temps avec eux, discute avec leurs familles, apprend à les connaître, appréhende le fonctionnement de l'unité et de la vie sur le plateau de Satory et intègre ces données dans le scénario. Pour s'approprier leur rôle, les acteurs s'immergent à leur tour dans le groupe, et suivent même un entraînement à Montdésir avec les gendarmes.

Le tournage débute au printemps 2010. Hormis quelques scènes filmées sur le site de Satory, le tournage s'est essentiellement déroulé sur l'aérodrome de Melun, dans un véritable Airbus. « Le travail le plus complexe a consisté à réaliser l'assaut proprement dit. Il a fallu collecter des informations précises et écrire la scène en reconstituant minute par minute les déplacements des hommes. »

À l'écran, dans cette scène, à l'exception des acteurs principaux, ce sont de véritables gendarmes du GIGN sous les cagoules. « Nous ne pouvions pas courir le risque d'avoir des acteurs qui n'aient pas un geste exact, notamment dans la phase offensive », explique le général F., tout en précisant que ce concours technique, fourni dans le cadre d'une convention passée avec la DGGN, était totalement gracieux. Il en résulte un film rythmé, prenant de bout en bout, et auquel les couleurs glacées confèrent une certaine sobriété. Pour le commandant du GIGN, "Marignane reste un événement important pour le GI, un fait historique. Mais le groupe ne se résume pas à ce fait d'armes. Les valeurs qui existaient à l'époque sont les mêmes, mais nos capacités techniques et opérationnelles se sont amplifiées et modernisées. En 2007, afin de répondre à l'évolution des menaces, nous avons engagé une profonde restructuration. D'une centaine d'hommes en 1994, nous sommes passés à quatre cents, et nous sommes en mesure de relever des défis d'une ampleur encore plus importante. Aujourd'hui, nous sommes en possession de capacités fortes dans le domaine du contre-terrorisme.

Le général Denis F.

L'Assaut

"Tout cela est filmé sans angélisme"

En 1994, le général de division Denis F., alors chef d'escadron, commandait le GIGN, et à ce titre était directement engagé dans l'opération de Marignane, en charge de la libération des otages. D'abord associé aux réunions interministérielles pour tenter d'apporter une réponse à la crise, il a ensuite pris en charge la mission dans sa globalité, des premières négociations à l'assaut final.

Civique : Qu'est-ce qui vous a séduit dans le projet de Julien Leclercq et vous a incité à le soutenir ?

Denis F. :

Nous avons voulu participer à ce projet parce que Marignane fut une opération marquante pour le groupe, un fait très fort. On ne voulait pas que ça devienne quelque chose de trop spectaculaire à l'écran, loin de notre esprit. Il nous fallait quelque chose d'intime. C'était aussi la volonté de Julien Leclercq et de son coscénariste. Ce sont des gens de valeur, qui ont eu une approche simple des choses qui nous a plu. Au travers de son film, Julien a souhaité honorer l'engagement du GI. Mais au-delà des valeurs du groupe, comme ce sont les valeurs de la gendarmerie qui y sont défendues, l'institution s'est engagée à ses côtés et au groupe nous avons bien accueilli ce projet. Nous y avons été associés dès le travail d'écriture et avons partagé chaque étape en apportant notre patte pour rectifier quelques inexactitudes ou apporter des précisions.

Civique : Comment s'est déroulée l'acculturation de l'équipe du film ?

Denis F. :

Le réalisateur et les acteurs sont venus au GIGN et ont vécu parmi nous.
Au cours de ces échanges, ils ont appris à nous connaître et ont compris pourquoi cette unité pouvait aller aussi loin : du fait non seulement de ses capacités opérationnelles, mais aussi de l'état d'esprit particulier et fort qui règne au sein du groupe, fait de cohésion, d'abnégation, du don de soi. À trois reprises Vincent Elbaz et Gregori Derangère ont suivi un entraînement avec nos hommes, à Montdésir, pour se préparer, tant physiquement que techniquement.
Nous leur avions même fourni les tenues de l'époque pour qu'ils s'y habituent et adoptent nos automatismes. J'ai également rencontré Gregori Derangère pour lui faire partager mon vécu et qu'il s'imprègne de l'exercice du commandement dans une telle opération.

Civique : Le groupe ne s'est pas contenté de prodiguer des conseils techniques et d'assurer l'entraînement des comédiens.

Des gendarmes sont également présents à l'écran…

Denis F. :

Le concours technique que nous leur avons apporté, dans le cadre d'une convention passée avec la direction générale de la Gendarmerie nationale, était totalement gracieux. Nous ne pouvions pas courir le risque d'avoir des acteurs qui n'aient pas un geste exact, notamment dans la phase offensive. Et il n'y avait guère que ceux en charge de ces capacités-là qui pouvaient assurer une exécution technique parfaite. Du coup, l'assaut tel qu'on le voit à l'écran a été mené par des hommes du GIGN. En outre, le fait que des jeunes du groupe aient participé à cette scène les ancre dans notre histoire collective. Cette aventure crée un lien encore plus fort entre les générations.

Civique : Après ces trois ans de travail quasiment main dans la main, qu'avez-vous ressenti lorsque vous avez découvert le film en novembre dernier ?

Denis F. :

Je l'ai abordé sans nostalgie, mais c'est tout de même assez troublant de voir à l'écran un événement qu'on a vécu de l'intérieur. J'avoue qu'on a tous eu un peu de mal à admettre que c'était une oeuvre cinématographique et qu'on n'y retrouverait pas forcément l'exactitude des faits. Il nous a donc fallu prendre un certain recul par rapport à une logique purement documentaire.Ce film s'inspire d'un fait réel, autour duquel il bâtit une histoire. Il s'appuie donc très largement sur la réalité, mais parfois s'en éloigne. Il fallait bien que le réalisateur mette sa patte, sa personnalité. Mais le message essentiel n'est pas dénaturé : la notion de cohésion et d'engagement collectif, la mise en action du groupe, sa montée en puissance, l'association des familles à la vie opérationnelle, la vie sur la base arrière, tout ça apparaît bien dans le film, avec des moments très forts. C'est un film d'action réaliste sur l'engagement du GI, mais qui aborde également l'aspect terroriste, la rivalité politique entre l'Algérie et la France, l'implication diplomatique, la gestion de crise au niveau ministériel. Tout cela est filmé sans angélisme. La sonorisation et la colorisation sont bien adaptées. Les scènes d'action sont très rythmées et bien exécutées. Ce n'était pas facile de montrer à l'écran une histoire aussi complexe, dense et violente. Julien Leclercq a bien réussi son coup.

Civique : Ce film apporte également un éclairage sur la vie privée des gendarmes du GI…

Denis F. :

C'est une dimension qui a été très bien perçue par Julien Leclercq, qui l'aborde à travers le personnage interprété par Vincent Elbaz. C'est une facette du groupe qu'on ne voit quasiment jamais dans les reportages. Le GI est une famille. Il y a la famille opérationnelle, qui s'engage sur le terrain, et puis la structure familiale de chaque militaire, qui vit à quelques centaines de mètres de la caserne et qui est un élément fort de stabilité. Il y a nécessairement des connexions entre la vie familiale et la vie professionnelle. Le film le montre très bien, que ce soit au niveau de l'inquiétude de l'épouse ou de la solidarité entre les familles.

Civique : Comment a évolué le groupe depuis Marignane ?

Denis F. :

Marignane reste un élément important pour le GI, un fait historique. Mais le groupe ne se résume pas à ce fait d'armes. Les valeurs qui existaient à l'époque sont les mêmes, mais nos capacités techniques et opérationnelles se sont amplifiées et modernisées. En 2007, afin de répondre à l'évolution des menaces, nous avons engagé une profonde restructuration. Nous étions une centaine d'hommes en 1994, nous sommes aujourd'hui quatre cents, et nous sommes désormais prêts à relever des défis d'une ampleur encore plus importante.
Aujourd'hui, nous sommes en possession de capacités fortes dans le domaine du contre-terrorisme.