Intervention de Bernard Cazeneuve sur Europe1 le 29 octobre 2014

29 octobre 2014

Jean-Pierre ELKABBACH
Merci d’être avec nous ce matin, bienvenue Bernard CAZENEUVE, bonjour.
Bernard CAZENEUVE
Bonjour.
Jean-Pierre ELKABBACH
Vous avez affirmé sur PUBLIC SENAT, à Michel GROSSIORD, hier soir, qu’à Sivens ce n’est pas une bavure, alors qu’est-ce que c’est ?
Bernard CAZENEUVE
C’est un drame.
Jean-Pierre ELKABBACH
Un drame pour qui ?
Bernard CAZENEUVE
Un jeune garçon qui meurt à l’occasion d’une manifestation, qui a 21 ans, qui était un militant pacifiste, c’est un drame, et c’est un drame qui appelle toute la vérité. C’est d’ailleurs ce à quoi je me suis engagé, dès les premières heures après ce drame, et c’est ce que je souhaite, parce que la vérité nous la devons comme un devoir moral, à l’égard des camarades de Rémi FRAISSE, à l’égard de sa famille et de ses parents, pour lesquels j’ai une pensée triste, et je mesure l’étendue, l’immensité de leur chagrin. Donc cette vérité nous la devons comme un devoir moral.
Jean-Pierre ELKABBACH
Le Premier ministre a défendu hier l’action des policiers, des gendarmes. S’il y a culpabilité, Monsieur le ministre de l’Intérieur, est-ce qu’il y aura des sanctions disciplinaires et des sanctions de la justice, ou alors le gouvernement veut protéger ou mettre une sorte de couverture sur ce qui peut être la vérité ?
Bernard CAZENEUVE
Mais à chaque fois qu’il y a une faute, et qu’elle est grave, il doit y avoir des sanctions, et autant je n’accepte pas que l’on porte atteinte à l’honneur des forces de sécurité, qu’il s’agisse de la police et de la gendarmerie, parce que chaque jour ces forces s’exposent, je veux rappeler d’ailleurs que, à Sivens, depuis le début du mois de septembre, 56 policiers et gendarmes ont été blessés, qu’il y a eu 81 procédures judiciaires d’ouvertes, autant je n’accepterai jamais, dès lors qu’il y a des fautes commises, et qu’elles sont graves, que cela reste impuni. Donc il n’y a pas de complaisance à l’égard de ceux qui peuvent commettre des fautes, il y a simplement la volonté d’avoir une position digne, juste, qui corresponde à ce qu’est la réalité des événements qui se sont produits.
Jean-Pierre ELKABBACH
Est-ce que les policiers, pour vous, étaient en état de légitime défense ?
Bernard CAZENEUVE
Mais les policiers ont été, au cours des dernières semaines, encore une fois, à Sivens, mais pas seulement à Sivens, ça a été le cas à Gaillac, ça a été le cas à Nantes, ça a été le cas à Albi, constamment agressés par des groupuscules d’une extrême violence, cagoulés, qui envoyaient des cocktails Molotov…
Jean-Pierre ELKABBACH
Donc vous saviez qu’il y avait une radicalisation de ces mouvements ?
Bernard CAZENEUVE
Mais, cette radicalisation, non seulement je la connaissais, mais j’ai prévenu de ses conséquences. Je n’ai cessé, au cours des dernières semaines, sur un ouvrage, dont je rappelle, qui n’est pas un ouvrage d’Etat, parfois quand j’entends certains commentaires j’ai l’impression que c’est le ministère de l’Intérieur qui a décidé de faire un barrage à Sivens, il n’en n’est rien…
Jean-Pierre ELKABBACH
Non, c’est le Conseil général du Tarn.
Bernard CAZENEUVE
Il s’agit, d’ailleurs…
Jean-Pierre ELKABBACH
Qui cède parce qu’il y a violence.
Bernard CAZENEUVE
Il s’agit d’ailleurs d’un ouvrage qui a été réalisé au terme de procédures juridiques conformes au droit, votées par le représentation nationale, quoi qu’on en pense, et je considère que, autant on a le droit de manifester, de s’opposer, y compris lorsque les procédures juridiques ont été respectées, parce que c’est cela la démocratie, autant je considère que le ministère de l’Intérieur doit protéger tous ceux qui manifestent calmement, autant je veux condamner avec la plus grande fermeté tous ceux qui depuis des semaines attisent les flammes, sont dans la violence, utilisent des projectiles qui peuvent blesser…
Jean-Pierre ELKABBACH
Qui sont-ils ? C’est qui ? Et est-ce qu’il y a derrière, aussi, des politiques, ou à côté d’eux des politiques ?
Bernard CAZENEUVE
Qui peuvent blesser des policiers, je répète, 56 policiers et gendarmes blessés. Cette violence elle est partout. Elle est parfois aussi verbale, elle est intolérable, c’est la raison pour laquelle j’appelle, constamment, inlassablement, à la responsabilité de ceux qui ont une parole publique.
Jean-Pierre ELKABBACH
Voyons les choses concrètement Monsieur le ministre de l’Intérieur, Monsieur Bernard CAZENEUVE. Pour le procureur d’Albi, l’enquête, je cite, ne peut aujourd’hui exclure le rôle d’une grenade offensive jetée depuis la redoute où s’étaient retranchés les gendarmes. Il y a donc, déjà, une idée de l’origine du tir.
Bernard CAZENEUVE
Mais, le procureur de la république a rendu compte immédiatement des premières enquêtes et expertises réalisées par la police scientifique et technique, c’est bien le signe que la justice fait son travail, c’est bien le signe que nous voulons la vérité. Donc oui, cette hypothèse existe. C’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, j’attends de ces expertises, leur contenu, avant de prendre un certain nombre de dispositions. Quelles sont les dispositions que j’ai prises, parce que je veux précisément que nous soyons…
Jean-Pierre ELKABBACH
Vous avez tout de suite suspendu l’usage de grenades offensives…
Bernard CAZENEUVE
Non, j’ai pris deux dispositions. J’ai d’abord demandé à ce qu’il y ait une enquête de l’Inspection générale de la Gendarmerie nationale, et de la Police nationale, sur l’utilisation des grenades dites offensives, dans les opérations de maintien de l’ordre, et deuxièmement, j’ai suspendu l’utilisation de ces grenades jusqu’au rendu de cette enquête, qui doit intervenir dans 15 jours.
Jean-Pierre ELKABBACH
Mais est-ce que ça veut dire que c’est reconnaître que de telles armes ont déjà été utilisées pour le maintien de l’ordre ?
Bernard CAZENEUVE
Mais ces armes…
Jean-Pierre ELKABBACH
Et, et, si vous permettez, est-ce que vous déciderez, quels que soient les résultats de l’enquête, leur interdiction définitive ? C’est ça qui est important.
Bernard CAZENEUVE
Ces armes sont utilisées depuis des dizaines d’années dans le maintien de l’ordre…
Jean-Pierre ELKABBACH
Maintenant elles tuent.
Bernard CAZENEUVE
Non, elles n’ont jamais tué jusqu’à présent, mais il y a eu cette affaire, avec ses interrogations, une enquête judiciaire qui doit donner tous ses résultats, par conséquent moi j’applique le principe de précaution, je tiens compte de ce qui s’est passé. Je veux que l’on protège, mais je ne veux pas que ce type de drame se produise, donc je veux aussi la vérité, donc j’ajoute une enquête administrative à l’enquête judiciaire sur un point précis, et je suspends, jusqu’à ce que l’enquête administrative ait fait connaître ses résultats, l’utilisation de ces grenades.
Jean-Pierre ELKABBACH
Donc il y aura des conséquences avec la justice et des conséquences administratives, après les enquêtes.
Bernard CAZENEUVE
Mais bien entendu, cela est normal.
Jean-Pierre ELKABBACH
Qui jugez-vous responsable ?
Bernard CAZENEUVE
De ?
Jean-Pierre ELKABBACH
De ce qui s’est passé.
Bernard CAZENEUVE
Mais il y a une société qui…
Jean-Pierre ELKABBACH
Et est-ce que vous estimez, à travers ce que vous entendez, avoir vous-même une part de responsabilité, puisque vous êtes le chef ?
Bernard CAZENEUVE
Premièrement, il y a une société de violence, et face à cet événement, qui est un drame terrible, et qui pour le ministre de l’Intérieur est une épreuve, on ne vit pas ce qui s’est passé, quand on est ministre de l’Intérieur, avec un sens profond de l’Etat, et aussi une sensibilité humaine, un événement comme ceci sans être dans un questionnement intérieur et profond. Donc, bien entendu la question se pose, aujourd’hui, de, cette société de violence. Elle est partout cette violence, je la sens dans certaines déclarations, je la sens dans des actes, je la sens dans des manifestations où l’on casse, où l’on détruit, où l’on envoie des projectiles, où on essaie d’atteindre les forces de l’ordre, et pour moi cela doit cesser. Et j’appelle tous les responsables politiques, de droite et de gauche, parce que depuis hier j’entends beaucoup de choses que je considère comme assez indignes, à faire attention à la portée de la parole publique, et à ne tenir que des paroles d’apaisement. Et deuxièmement, je souhaite, dans cette affaire, que toutes les responsabilités soient établies, dans toute la chaîne de commandement, c’est la raison pour laquelle j’engage ces enquêtes d’administratives, et que nous donnerons tout à la justice pour qu’elle puisse faire son œuvre.
Jean-Pierre ELKABBACH
Mais par exemple il y a eu des images vidéo, sur BFM, qui ont été tournées sur les lieux, et qui démontrent que certains membres des forces de l’ordre ont perdu leur sang-froid, qu’ils sont allés jeter des grenades dans une roulotte, dans une caravane, et que la répression a été très dure. Eux aussi, si vous en avez la preuve, seront sanctionnés ?
Bernard CAZENEUVE
Mais, il y a, sur ce sujet précis de la caravane, c’est une vidéo que j’ai vue, une affirmation contradictoire entre les manifestants et le gendarme, mais moi je souhaite qu’il y ait bien entendu une enquête, d’ailleurs celle que j’ai engagée doit permettre de faire toute la clarté sur ces faits, et au terme de ces enquêtes il y aura bien entendu, si cela est justifié, des sanctions. Mais quand il y a des événements de ce type, quand il y a une telle tension, quand il y a une telle instrumentalisation, parfois de l’émotion, la seule chose qui compte, Jean-Pierre ELKABBACH, c’est la vérité. Le ministre de l’Intérieur, comme toute personnalité politique qui a le sens de l’Etat, ne doit pas se laisser emporter par l’émotion, elle doit rechercher une seule chose, la vérité, parce que la justice suppose la vérité.
Jean-Pierre ELKABBACH
Vos drôles d’alliés les Verts, et puis le Front de Gauche, réclament votre démission. Est-ce que vous renoncerez, est-ce que vous avez envie de partir, est-ce que vous avez envie, à un moment donné, de donner votre démission au président de la République, au Premier ministre ?
Bernard CAZENEUVE
D’abord, quand vous avez une épreuve de ce type vous voyez apparaître les comportements politiques et individuels, politiques pour ceux qui le sont, donc j’avais quelques intuitions, désormais j’ai quelques certitudes, sur les comportements des uns et des autres. Ils m’apparaissent…
Jean-Pierre ELKABBACH
C'est-à-dire ?
Bernard CAZENEUVE
C’est tout, je n’en dirais pas plus.
Jean-Pierre ELKABBACH
C'est-à-dire, il faut le dire…
Bernard CAZENEUVE
Non, je n’en dirais pas plus, parce que nous sommes dans un contexte où il faut laisser la polémique à ceux qui l’initient, et moi je ne souhaite pas…
Jean-Pierre ELKABBACH
C'est-à-dire qu’il y a de la récupération politicienne dans l’air, et personne ?
Bernard CAZENEUVE
Il y a surtout assez peu de dignité.
Jean-Pierre ELKABBACH
Il y a une question, à partir de ce qu’a dit hier Nicolas SARKOZY à Marseille, en meeting, il a insisté sur le fait qu’il a été votre prédécesseur 4 ans, président de la République 5 ans, et qu’il n’a pas connu de violence ou de drame. Il veut dire qu’il a eu de la chance ou qu’il était bon, lui ?
Bernard CAZENEUVE
Ça veut surtout dire qu’il n’a pas de mémoire, parce que le 25 octobre 2005 il a fait quelques déclarations qui ont engendré des émeutes urbaines, au terme desquelles il s’est passé quelques drames, je le lui rappelle. Parce que quand on est président de la République, et qu’on prétend avoir le sens de l’Etat, et qu’on a eu les responsabilités qui sont les siennes, on se dispense de faire ce type de déclaration dès lors qu’on a une conception un peu éthique de l’action publique, mais il semble que ce ne soit pas le cas de Nicolas SARKOZY.
Jean-Pierre ELKABBACH
Il aurait dû se taire ?
Bernard CAZENEUVE
Je pense que quand on est un homme d’Etat, dans un certain nombre de circonstances, il vaut mieux se taire plutôt que de mentir, oui, je pense.
Jean-Pierre ELKABBACH
Dernière remarque Bernard CAZENEUVE, en vous remerciant d’être là. Vous avez dit tout à l’heure qu’il y a une certaine colère, ou de l’électricité dans l’air, que personne jusqu’à présent n’apaise ou ne peut apaiser, à droite ou à gauche. Ça ressemble à une flammèche qui est en train de courir. Qui va l’éteindre pour éviter des drames supplémentaires dans la société ?
Bernard CAZENEUVE
Chacun doit y contribuer. Nous sommes dans une période où il y a de la tension, où il y a de la violence, elle est en France, elle est aussi en Europe, et chaque responsable politique doit avoir le sens des responsabilités.
Jean-Pierre ELKABBACH
Alain JUPPE qui dit que le quinquennat a échoué ?
Bernard CAZENEUVE
Je n’ai pas entendu cette déclaration d’Alain JUPPE, donc j’ai l’habitude de commenter ce que j’ai entendu.
Jean-Pierre ELKABBACH
Mais s’il l’a dit, parce qu’il l’a dit ?
Bernard CAZENEUVE
Ça dépend le contexte dans lequel il l’a dit, en tous les cas ce quinquennat est un quinquennat de combat, qui n’a pas vocation à échouer, qui est un quinquennat de redressement de la France, dans un contexte difficile, et qui appelle, du courage, du sang-froid, et de la détermination.
Jean-Pierre ELKABBACH
Merci d’être venu.
Thomas SOTTO
Pardon Bernard CAZENEUVE, vous n’avez pas répondu à une question de Jean-Pierre. Si la responsabilité des gendarmes est clairement et définitivement établie, vous êtes leur patron, jean-Pierre l’a rappelé, est-ce que vous considérez, vous, que, oui ou non, la question de votre maintien au gouvernement se posera ?
Bernard CAZENEUVE
Mais j’ai répondu à cette question.
Thomas SOTTO
Oui ou non ?
Bernard CAZENEUVE
Ecoutez, il y a un gouvernement et un ministre de l’Intérieur qui, dans cette affaire-là, a pris ses responsabilités et a donné des consignes claires. j’ai passé tout mon week-end en liaison avec ceux qui étaient en charge du maintien de l’ordre, à appeler à la prudence, parce que je sentais cette violence et je voyais les provocations, mais, encore une fois, je redis ce que j’ai eu l’occasion de dire à maintes reprises, depuis plusieurs jours, depuis de nombreuses heures, il y a une violence constante, tous les jours, je suis obligé, en lien avec les forces de l’ordre, de créer les conditions du calme, parce qu’il y a…
Thomas SOTTO
Vous ne répondez pas à la question.
Jean-Pierre ELKABBACH
Vous dites à Thomas, je ne pars pas, et je ne partirai pas ?
Bernard CAZENEUVE
Mais je n’ai aucunement l’intention de partir, alors que je fais mon devoir, avec le sens de l’Etat et de la République.
Thomas SOTTO
Merci Bernard CAZENEUVE d’être venu ce matin en direct sur Europe 1.