Intervention de Bernard Cazeneuve sur France Info le 15 septembre 2014

15 septembre 2014

Le 15 septembre 2014, Bernard Cazeneuve était l'invité de Jean-François Achilli sur France Info pour l'interview politique.


Fabienne Sintes
L’interview politique de Jean-François Achilli, vous êtes avec le ministre de l’Intérieur Jean-François.

Jean-François Achilli
Bernard Cazeneuve bonjour…

Bernard Cazeneuve
Bonjour.

Jean-François Achilli
Et bienvenu ce matin sur FRANCE INFO. La loi antiterroriste que vous portez arrive ce lundi à l’Assemblée nationale. Question : la France qui organise aujourd’hui également la conférence pour la paix et la sécurité en Irak, la France est-elle exposée à un risque d’attentat ?

Bernard Cazeneuve
Il faut une vigilance permanente, nous agissons à l’intérieur avec la loi qui sera présentée à l’Assemblée nationale aujourd’hui, à l’extérieur en essayant de faire en sorte que la poussée de Daech en Irak et en Syrie soit stoppée. Nous avons plus de 900 ressortissants français qui sont engagés dans ces opérations, soit qu’ils y sont allés, soit qu’ils y sont encore, soit qu’ils sont sur le chemin du retour, soit qu’ils se proposent de s’y rendre. Donc tous ces ressortissants qui fréquentent les sites de ces groupes jihadistes ou qui ont été sur le théâtre des opérations, qui ont fréquenté une violence extrême représentent un risque dès lors qu’ils reviennent, c’est incontestable.

Jean-François Achilli
Alors oui, la question n’est plus de savoir s’il y aura un attentat en France mais quand, c’est ce que déclare dans Le PARISIEN Loïc Garnier qui dirige l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste. Vous validez ce propos, c’est une chose qui va arriver ?

Bernard Cazeneuve
Notre objectif ce n’est pas de faire peur, c’est de prendre toutes les précautions pour que ce risque…

Jean-François Achilli
Pourtant c’est ce qui se passe, c’est quelque chose d’assez effrayant quand même.

Bernard Cazeneuve
Non, non, soyons précis, il y a aujourd’hui le nombre de ressortissants que je vous ai indiqué qui s’est engagé, qui s’est rendu sur le théâtre des opérations ou qui se propose de s’y rendre. Et par conséquent je le redis, et c’est la raison du projet de loi que je présente aujourd’hui à l’Assemblée nationale, cette violence qui est fréquentée sur le théâtre des opérations en Irak et en Syrie, les crucifixions, les décapitations, les exécutions en nombre, soit ça conduit à la mort physique de ceux qui s’y rendent parce qu’ils perdent la vie là-bas, près de 40 ressortissants français sont morts en Syrie et en Irak, soit ils reviennent psychologiquement détruits, sans repères, toutes les digues morales sont tombées et ils représentent à ce moment-là effectivement un risque, et on l’a vu avec Mehdi Nemmouche. Par conséquent, le rôle du ministère de l’Intérieur, le rôle de l’Etat c’est de faire en sorte que 100 % de précautions soient prises pour que cela n’advienne pas. C’est l’objet du projet de loi, 0 précaution face à un tel risque c’est 100 % de risques ; et 100 % de précautions ce n’est pas nécessairement le risque 0. C’est la raison pour laquelle, il faut une vigilance permanente, une attention de tous les instants.

Jean-François Achilli
Alors nous allons détailler les 2, 3 principales mesures de cette loi antiterroriste Bernard Cazeneuve. Il y a d’abord l’interdiction administrative de sortie du territoire avec confiscation éventuelle des pièces d’identité. Combien de candidats au départ cela concerne là tout de suite, dans l’immédiat, vous disiez qu’il y a plus de 900 personnes en turn-over.

Bernard Cazeneuve
Il y a aujourd’hui près de… il y a 900 personnes qui sont concernées, plus de 900 personnes qui sont concernées. Ces 900 personnes se répartissent comment ? Il y en a 360 qui sont sur le théâtre des opérations aujourd’hui, à peu près 185 qui sont sur la route du retour après avoir participé à des exactions, 150 qui sont sur le chemin de la Syrie et 200 qui sont en France et qui ont exprimé le souhait de se rendre sur place. Donc l’objectif, c’est de faire en sorte que nos ressortissants ne partent pas, pourquoi ? Parce que lorsqu’ils partent, ils commettent des crimes et des actes terroristes, ils sont donc pénalement répréhensibles ; et surtout quand ils reviennent – parce que le droit international nous oblige à les accepter sur le territoire national dès lors qu’ils reviennent – ils représentent un danger extrême. Donc l’objectif…

Jean-François Achilli
La difficulté…

Bernard Cazeneuve
De la loi c’est d’empêcher les départs, et d’empêcher les départs comment ? Un…

Jean-François Achilli
En prouvant l’intention, c’est compliqué.

Bernard Cazeneuve
Il faut bien entendu qu’il y ait… non, non, il faut qu’il y ait suffisamment d’éléments qui témoignent de l’intention de celui qui part de participer à ces opérations jihadistes, et le travail de nos services c’est précisément d’avoir ces éléments et de pouvoir les fournir à la justice, dès lors que l’interdiction administrative est en ordre. Et puis j’ai souhaité aussi que cette interdiction administrative – qui est une privation de la liberté d’aller et venir, il faut le reconnaître, pas à l’intérieur du territoire national – soit assortie de toutes les garanties en droit. C'est-à-dire que le juge administratif puisse être saisi immédiatement de l’interdiction de sortie administrative du territoire, de manière à ce que les droits de celui qui est interdit de sortie du territoire soit garantis, et le tout en référer cette loi…

Jean-François Achilli
Vous avez…

Bernard Cazeneuve
Est une loi qui repose sur un équilibre très fort entre la nécessité de la sécurité et la préservation à tout prix des libertés publiques.

Jean-François Achilli
Vous avez les effectifs suffisants pour surveiller ces centaines et ces centaines de candidats au départ, parce qu’il faut les surveiller ensuite !

Bernard Cazeneuve
Vous savez que j’ai présenté en Conseil des ministres, il y a de cela quelques semaines, une réforme de la Direction générale en charge de ces sujets, la Direction générale de la Sécurité intérieure, qui va se voir dotée de moyens supplémentaires pour pouvoir assumer ces missions.

Jean-François Achilli
Alors il y a la création du délit d’entreprise terroriste individuelle, vous l’avez déjà détaillé, les loups solitaires, ça vous agace cette expression, ils ne sont pas si solitaires que ça en fait ?

Bernard Cazeneuve
Je ne crois pas à cette expression, elle est utilisée, elle est dans l’espace public, donc on fait autour de cette expression de la pédagogie. Mais le loup solitaire, c’est généralement un internaute qui a rencontré d’autres loups solitaires sur Internet, qui a fréquenté la propagande jihadiste qui est extrêmement bien organisée et qui a été invité par soit des groupes performants, organisés, pernicieux soit par d’autres loups solitaires…

Jean-François Achilli
Ce sont des électrons libres en fait, plus que des loups solitaires !

Bernard Cazeneuve
Ce sont des gens qui, à un moment donné par une vulnérabilité, basculent dans le jihad et représentent un risque.

Jean-François Achilli
Bernard Cazeneuve, le blocage des sites internet, ça va faire débat puisque c’est là que les recruteurs agissent. Mais c’est très difficile techniquement pour les fournisseurs d’accès de bloquer les contenus.

Bernard Cazeneuve
Oui, mais là aussi soyons précis. Si demain…

Jean-François Achilli
L’intention est bonne mais comment vous faites techniquement ?

Bernard Cazeneuve
Non mais soyons précis sur cette affaire-là. J’entends dire que sous prétexte que cela se passe sur internet, condamner l’appel à la haine et l’appel à la violence et l’appel à l’antisémitisme et l’appel au jihad sur internet serait une manière d’attenter aux libertés. Mais si demain dans la rue…

Jean-François Achilli
Non mais là, ce n’est même pas le sujet…

Bernard Cazeneuve
Je réponds à votre question, si demain dans la rue vous appelez à tout cela, vous êtes pénalement répréhensible. Le droit de tuer est un délit, ce n’est pas une liberté d’opinion. Par conséquent ce qu’il faut, c’est sensibiliser les fournisseurs d’accès internet à cette question. Dans le dispositif législatif que je prévois, il y a trois choses : un, on commence par demander aux fournisseurs d’accès internet de prendre leurs responsabilités en coupant l’accès à ces sites de propagandes ; s’ils ne le font pas on met en place une interdiction administrative sous le contrôle du juge, j’insiste, du juge administratif ; et troisièmement, ça n’empêche pas du tout le juge judiciaire de prendre le relai pour judiciariser la démarche que nous aurons initiée. Ce n’est pas imparable techniquement, vous avez raison de le dire, mais ça perturbe suffisamment le fonctionnement de ces sites pour que ça ait une utilité et une efficacité.

Jean-François Achilli
Bernard Cazeneuve, votre plan de lutte fait consensus à droite comme à gauche aujourd’hui.

Bernard Cazeneuve
Nous verrons, il y aura un débat, moi je ne présage pas de ce que seront les résultats des débats et des votes à l’Assemblée nationale. Il y aura une discussion, il y aura un débat, il y aura des amendements, moi ce que je souhaite c’est que ce texte – qui est un texte destiné à protéger les Français et leur liberté – soit un texte qui témoigne de la capacité de la représentation nationale en responsabilité à se rassembler dans la lutte contre le terrorisme. Pourquoi ? Parce que ce sujet est grave, qu’il s’agit d’une menace inédite, qu’il s’agit d’une menace qui peut atteindre notre pays comme d’autres pays d’Europe. Et face à cette menace, il faut se rassembler.

Jean-François Achilli
Alors menaces d’attentat, lutte antiterroriste, François Hollande s’est rendu en Irak vendredi, il préside cette conférence sur l’Irak aujourd’hui, elle est censée endiguer ce danger immédiat. Alors Bernard Cazeneuve, est-ce que c’est l’un des moments les plus difficiles du quinquennat pour le président de la République, on le sait, il y a le vote de confiance demain, il y a la conférence de presse jeudi !

Bernard Cazeneuve
Mais lorsqu’il y a une crise internationale et une crise économique, les difficultés que l’on sait, tous les moments sont difficiles. Et par conséquent, il faut rester concentré en permanence, tendu vers l’objectif. Je vois que l’on décrète cette semaine comme difficile, mais toutes le sont, parce qu’il y a les difficultés internationales, les risques terroristes qui s’y attachent, une crise économique et un pays à redresser. Donc lorsque l’on est face à de telles difficultés, à un tel métier, on ne se laisse pas aller à des états d’âme, on ne se laisse pas impressionner, on est concentré et on agit, c’est ce que nous faisons.

Jean-François Achilli
Mais elle est difficile parce qu’il y a deux rendez-vous politiques importants qui s’additionnent à cette situation que vous décrivez. Il y a ce vote de confiance demain qui est une étape compliquée pour le Premier ministre ; et puis il y a le président face à la presse.

Bernard Cazeneuve
Oui mais lorsque l’on est face au Parlement en raison des enjeux que je viens d’indiquer là, il faut dire sa vérité, le Premier ministre le fera. Et lorsque l’on dit sa vérité en responsabilité, on peut espérer légitimement que ceux qui auront à voter seront responsables aussi.

Fabienne Sintes
Et le retour de Nicolas Sarkozy monsieur Cazeneuve, c’est la question bonus, c’est une diversion qui arrange la gauche finalement ou est-ce que c’est plutôt une épine dans le pied ?

Bernard Cazeneuve
Mais le retour de Nicolas Sarkozy, depuis 2 ans on l’annonce chaque semaine, donc c’est un non-événement. C’est une semaine de plus avec l’annonce du retour de Nicolas Sarkozy.

Jean-François Achilli
Et pourtant il arrive dimanche, c’est une quasi-certitude, ça a été dit dans son entourage, est-ce que cela change la donne politique nationale, c’était la question de Fabienne Sintes !

Bernard Cazeneuve
Oui, mais si vous voulez Nicolas Sarkozy, il a gouverné le pays pendant 10 ans, 5 ans comme ministre et 5 ans comme président de la République. Il l’a laissé dans la situation que l’on sait. Il revient pour nous expliquer comment il faut faire, tout ce qu’il n’a pas réussi à faire et nous, nous sommes confrontés aux problèmes qu’il a laissés.
Donc c’est épiphénoménal le retour de Nicolas Sarkozy, ce qui compte c’est de faire le travail aujourd’hui.

Jean-François Achilli
Merci Bernard Cazeneuve d’avoir été notre invité ce matin sur FRANCE INFO.