19.10.2004 - Présentation du rapport Rufin

19 octobre 2004

Propos liminaires de Dominique de VILLEPIN lors de la conférence de presse avec Jean-Christophe Rufin, écrivain et Président d'une association humanitaire. Chantier : "Lutte contre le racisme et l'antisémitisme"


1 - Dès mon arrivée au ministère de l'Intérieur, j'ai voulu faire de la lutte contre le racisme et l'antisémitisme une priorité

· Une priorité, parce que le racisme et l'antisémitisme sont la négation même de notre identité nationale.
- Ce phénomène menace la cohésion de notre Nation.
- Il n'est pas conjoncturel : depuis la fin des années 90, nous restons à un niveau élevé et intolérable de violence antisémite et raciste dans notre pays.

· Une priorité aussi, parce que nous avons dû faire face récemment à une forte poussée de violence raciste et antisémite :
- 123 actions racistes et 166 actions antisémites pour les 9 premiers mois de 2004.
- Dans les deux cas, c'est plus que pour toute l'année 2003.

2 - On observe une décrue depuis les 3 derniers mois

· Le pic de violence de mars et avril a été suivi d'une décrue significative :
- 8 actions racistes violentes en juillet, 10 en août et 9 en septembre - contre 22 en mars et 26 en avril.
- 9 actions antisémites violentes en juillet, 4 en août et 5 en septembre – contre 31 en mars et 23 en avril.

· Cela prouve qu'il n'y a pas de fatalité : quand on se mobilise fortement, les résultats suivent.
- C'est vrai pour l'Etat, qui a la responsabilité de défendre les valeurs de la République.
- C'est vrai pour chacun d'entre nous, élus, membres d'associations ou simples citoyens : la lutte contre le racisme et l'antisémitisme est un combat collectif de tous les jours.

· Cela prouve aussi la nécessité, dans ce domaine comme dans tous les autres, d'agir sur la base de principes clairs, qui garantissent l'unité de notre pays et fondent le sursaut auquel nous a appelés le Président de la République au Chambon-sur-Lignon :
- Les principes de respect et de tolérance.
- Le refus de toute interférence avec des problèmes internationaux, qui ne doivent en aucun cas affecter la cohésion sociale.
- Le rejet du communautarisme et du repli sur soi, qui alimentent les peurs et les amalgames.

· Cela prouve enfin la forte dimension d'entraînement mimétique de ces actes :
- Ils concernent souvent des groupes, la plupart du temps très jeunes et donc facilement influençables.
- Dans la grande majorité des cas, il est difficile de leur attribuer des motivations précises : c'est vrai pour plus de 60% des 166 actions antisémites violentes auxquelles j'ai fait référence.
- Il y a une concentration géographique de ces actes qui favorise le mimétisme :
- Plus de 70% des actions antisémites violentes ont lieu en Ile de France.
- La Corse concentre une grande part des actions racistes violentes.

3 - Il faut constamment nous adapter et mieux nous organiser pour conduire ce combat.

· Le Gouvernement a déjà pris des mesures  importantes :
- La répression pénale des actes racistes et antisémites a été aggravée par la loi LELLOUCHE.
- Le Premier ministre réunit tous les ministres concernés dans le cadre du comité interministériel de lutte contre le racisme et l'antisémitisme.
- Des instructions ont été données au Parquet, aux chefs d'établissement scolaires et aux forces de police et de gendarmerie pour faire preuve d'une vigilance accrue et veiller à ne laisser aucune affaire sans suite.

· J'ai moi-même engagé dès mon arrivée une mobilisation contre l'antisémitisme et le racisme, en privilégiant le travail d'enquête et de terrain. Cette stratégie mobilise tous les acteurs concernés :
- Les préfets, à travers : 
- Une structure de veille et de coordination des services de l'Etat, adaptée au contexte local.
- Et des conseils départementaux de coordination des cultes.
- Les services centraux : ils doivent entretenir des relations de travail régulières avec les associations représentatives pour mieux appréhender les risques. 
- Les CODAC, dont l'activité a été relancée par voie de circulaire.
- Les forces de sécurité : elles savent que j'attends d'elle une vigilance particulière en matière de lutte contre le racisme et l'antisémitisme.

· J'ai par ailleurs engagé une réflexion spécifique pour tirer les leçons de l'expérience et de certaines affaires comme celle du RER D :
- En engageant une concertation avec les principaux responsables politiques.
- En privilégiant le travail d'enquête pour éviter de nourrir tout emballement médiatique.

4 - J'ai voulu aller plus loin

· Pour venir à bout du racisme et de l'antisémitisme, nous devons :
- Mener une analyse plus profonde de leurs racines et des motivations de leurs auteurs.
- Et disposer d'outils de mesure plus précis.

· C'est pourquoi je remercie Jean-Christophe RUFIN d'avoir bien voulu conduire cette analyse de fond :
- Il dispose d'une expérience internationale poussée : or les autres pays européens sont aussi touchés par ce phénomène.
- Il a un regard particulier et aigu sur la société française.

· Son rapport va au cœur du racisme et de l'antisémitisme. Il en montre la complexité et met à bas certaines idées reçues :
- Il montre que le lien avec le conflit du Proche Orient est le plus souvent fallacieux ou construit sur la base de raisonnements faux et de représentations inexactes.
- Il montre aussi le rôle de groupuscules radicaux, dont l'idéologie néo-nazie traverse plusieurs pays européens.
- Il montre enfin l'importance des effets d'entraînement médiatique et la volonté de certains individus sans motivation de se faire connaître par ces actes.
· J'en tire trois conclusions générales :
- L'impératif d'une réflexion commune approfondie entre les médias, les responsables politiques et les associations, afin que le devoir d'information et de compassion à l'égard des victimes n'encourage pas le passage à l'acte de personnes fragiles en quête de notoriété.
- La nécessité de traiter certains phénomènes locaux particuliers comme les actes racistes en Corse, qui s'apparente souvent à de l'extorsion de fonds et à de la menace mafieuse à l'égard d'une partie de la population de l'île. 
- L'importance d'un travail spécifique le plus en amont spécifique en direction des écoles.

· J'en tire aussi des conclusions opérationnelles immédiates :
- Je vais demander à mes services de poursuivre l'amélioration de l'outil statistique dont nous disposons. Il est de meilleure qualité, mais il peut encore être amélioré :
- Les données brutes continueront d'être fournies chaque mois, en maintenant la distinction actes de violence / menaces.
- Mais ces données seront complétées par un rapport semestriel ou annuel afin de préciser le taux d'élucidation et l'état des poursuites pénales, ce qui n'est pas fait aujourd'hui.
- Je veux faciliter et améliorer l'enregistrement des plaintes :
- Un référent pour la lutte contre le racisme et l'antisémitisme sera désigné dans chaque direction départementale de la sécurité publique.
- Les forces de police et de gendarmerie distribueront un guide pratique qui explique la législation et les procédures de dépôt de plainte en la matière : il s'agit d'un document pédagogique essentiel.
- Je travaille avec le CSA pour renforcer le contrôle sur les émissions de télévision susceptibles de diffuser des messages racistes ou antisémites.
- Un contrôle accru des réseaux internet est également nécessaire : c'est le prolongement du chantier que j'ai ouvert sur la lutte contre la cybercriminalité.
- J'ai demandé qu'un rapport d'étape sur la mise en œuvre de ces propositions me soit fourni d'ici la fin de l'année.

· Enfin deux réflexions de fond seront conduites dans les mois à venir :
- L'une sur l'immigration :
- On ne peut pas lutter contre le racisme sans avoir une approche différente de l'immigration.
- J'ai déjà lancé les travaux avec mes partenaires européens du G5 sur une immigration choisie.
- L'autre sur la révision de la loi de 1881 sur la presse :
- Naturellement la liberté de la presse reste la pierre d'angle de nos travaux.
- Mais les propositions de Jean-Christophe RUFIN sur la sortie des dispositions réprimant le racisme et l'antisémitisme méritent d'être étudiées.