16.10.2006 - Déplacement de Nicolas SARKOZY à Limoges

16 octobre 2006

Intervention de M. Nicolas SARKOZY, Ministre d'Etat, Ministre de l'Intérieur et de l'Aménagement du Territoire, lors de son déplacement à Limoges (Haute-Vienne) sur le thème des pôles de compétitivité


Mesdames, messieurs,

Il y a deux ans, le 24 août 2004 exactement, alors que j'étais ministre de l'Économie, des finances et de l'industrie, je suis venu à Limoges à la demande des industriels de la céramique et de la porcelaine.

C'était l'époque où j'avais reçu le rapport du député Christian BLANC qui m'avait convaincu qu'une nouvelle politique industrielle pouvait exister pour notre pays. Une politique qui n'était ni le dirigisme de l'économie planifiée, ni la démission face au défi de la mondialisation. C'était la politique des pôles de compétitivité.

J'ai alors proposé que Limoges devienne l'exemple même de cette politique. Que des industriels, des écoles d'ingénieurs et des universités, des laboratoires de pointe s'associent pour porter des projets ensemble et créer des produits innovants. Les produits de demain dans les entreprises. Les produits d'après-demain dans les laboratoires.

Pour que cette politique fonctionne, il fallait deux choses. Il fallait d'abord et avant tout qu'en Limousin, comme ailleurs, des gens acceptent de se parler. Qu'ils acceptent de voir leurs différences comme des sources de richesse et non comme des obstacles. Qu'ils se concentrent sur l'imagination de l'avenir plutôt que sur l'inventaire du passé.

Aujourd'hui, je le constate, le Limousin a gagné ce pari. Deux pôles remarquables sont nés, Elopsys et Céramique. Ils fonctionnent bien, puisque leurs projets ont reçu des financements dans l'environnement très compétitif des appels à projets du fonds interministériel des pôles de compétitivité et de l'agence nationale pour la recherche.

Je voudrais insister sur ce point parce que ma visite a aussi pour objectif de montrer à l'opinion et à la presse nationale qui nous regarde le vrai visage du Limousin. Ce visage, ce sont ces laboratoires de l'ENSIL où se mettent au point les capteurs intelligents des voitures de demain ; ce sont les prothèses révolutionnaires d'Iceram, fruit du mariage de la médecine et de la physique des matériaux. Limoges est une grande ville industrielle française, et pour rester une grande ville industrielle au XXIème siècle, il faut être une grande ville d'innovation. C'est un pari gagné.

Pour faire les pôles de compétitivité, il a aussi fallu quand même faire bouger les choses au niveau national. Bousculer les habitudes, les ministères : ils sont six à travailler sur les pôles. Il a fallu démontrer l'importance de créer des réseaux entre public et privé, et démontrer que la clé du rapprochement était la proximité régionale et la volonté de défendre un territoire. Comme le fera le Centre européen de la céramique, il faut encourager cette proximité entre entreprises, recherche et enseignement. La créativité vient de la rencontre de gens différents, de disciplines différentes, d'ingénieurs et de commerciaux, de scientifiques et de designers.

Je vais prendre un exemple : Alexander Fleming, qui était médecin, a découvert que le champignon penicillium empêchait la croissance des bactéries, mais s'est arrêté là. C'est quand dix ans plus tard un chimiste et deux bactériologistes se sont emparés de sa découverte qu'elle est devenue la pénicilline, base des antibiotiques. Dans des pôles qui fonctionnent, ce processus ne prend pas 10 ans, mais 5 ans, 2 ans ou 6 mois.

Si je devais devant vous dresser le bulletin de notes de la recherche et l'innovation en France, je dirais « Peut beaucoup mieux faire. »

Notre système patine parce qu'il est fragmenté en univers clos qui n'échangent ni les idées, ni les hommes : l'entreprise, l'université, les organismes de recherche, les grandes écoles. En France nous avons des milliers de chercheurs, au CNRS, à l'INSERM, à l'INRA ou ailleurs, qui n'ont aucune obligation d'enseigner et de faire partager leurs découvertes au plus grand nombre. On dépossède l'université du talent et du travail des chercheurs. Et dans les grandes écoles comme la vôtre, la plupart des étudiants ne s'engagent pas dans la formation par la recherche.

J'ai une conviction profonde que je voudrais partager avec vous. La réforme la plus importante dont notre pays a besoin, c'est de porter son enseignement supérieur au meilleur niveau européen et mondial. C'est primordial. Certains ont dit « Sauvons la recherche », je dis « Sauvons l'enseignement supérieur ».

C'est primordial pour l'égalité des chances et l'ascenseur social : il ne peut plus fonctionner quand moins d'un tiers des diplômés d'une maîtrise ou d'un mastère accèdent à des emplois de cadre. Dans ma génération, une licence assurait à coup sûr un emploi bien payé et des responsabilités. Dans la vôtre, la même licence n'assure de rien, si ce n'est d'une recherche d'emploi difficile et aléatoire. Comment expliquer alors, dans les quartiers sensibles, que les études sont la voie de la réussite, que l'école est une chance ? Les ascenseurs sociaux sont en panne en France : il faut les remettre en marche dans l'entreprise et les remettre en marche dans le système éducatif.

Sauver l'enseignement supérieur, c'est aussi primordial pour la compétitivité de notre pays. Le niveau d'exigence du marché du travail, de l'économie tout entière s'est accru à mesure que la spécialisation de la France a évolué sous l'effet de la mondialisation. Les emplois non qualifiés se font plus rares, les emplois qualifiés plus nombreux. La société et l'économie demandent beaucoup plus au système éducatif aujourd'hui qu'autrefois.

Sauver l'enseignement supérieur, c'est aussi essentiel pour l'innovation. Pour que la science se diffuse instantanément à tous, il faut que les chercheurs soient aussi enseignants. Il faut que les cadres d'entreprise aient fait de la recherche, et si possible, une thèse. Il faut qu'un doctorat mène à d'autres carrières que les emplois publics, si utiles et intéressants soient-ils.

Vous étudiez ici dans une école reconnue, qui offre des débouchés professionnels nombreux et solides. Mais la crise du CPE a sonné l'alerte sur l'état et le fonctionnement de notre enseignement supérieur. Il s'est massifié au cours des 30 dernières années sans la moindre réforme substantielle de ses structures. Il s'est aussi massifié sans que la nation ne consente l'effort nécessaire à des études de qualité : fait rarissime dans les pays développés, la France consacre plus à l'éducation d'un lycéen que d'un étudiant. 36 % de plus en moyenne ! Et la dépense moyenne par étudiant est inférieure de 10 % à la moyenne de l'OCDE. Le plus important investissement qu'un Gouvernement doit faire dans l'avenir, c'est l'enseignement supérieur. Et cet investissement là demeure aujourd'hui trop faible.

Ce budget contraint, la France se donne encore le luxe de le gaspiller. Moins d'un bachelier sur deux entrant à l'université franchit le cap de la première année. Le taux de chômage atteint 15 % parmi les diplômés Bac+4 ou Bac+5 en lettres et sciences humaines, 3 ans après leur diplôme. Sur 100 étudiants d'administration économique et sociale 20 seulement ont obtenu leur licence trois ans plus tard.

Le problème n'est pas la massification de l'accès aux études supérieures. Je ne suis pas de ceux qui regrettent l'époque où seule une petite minorité privilégiée accédait au baccalauréat, puis aux classes préparatoires ou à l'université. Il est fondamental que chaque élève puisse avoir la chance de poursuivre ses études aussi loin que le portent ses aspirations, son travail et ses capacités. Le problème de notre pays n'est pas que trop de parents souhaitent le meilleur diplôme pour leurs enfants : c'est que trop de parents et trop de jeunes aient perdu la foi en l'éducation, en l'acquisition des savoirs, parce que trop de désillusions les attendaient à l'arrivée sur le marché du travail.

Pour sortir de cette situation, il faut à la fois augmenter de moitié le financement de l'enseignement supérieur dans les cinq années qui viennent, et réformer en profondeur son fonctionnement. Dans un pays lourdement endetté, pris au piège par ses déficits, on ne peut injecter massivement l'argent public dans un système sans faire les réformes nécessaires pour que ce financement soit utile. De même, faire des changements profonds sans les moyens de les accompagner, c'est courir à l'échec.

Je ne peux pas dire que rien n'ait été tenté à ce sujet. Nombreuses sont les réformes courageuses tombées au champ d'honneur face à l'incompréhension et aux manifestations : Devaquet, Allègre, Ferry. Mais ce n'est pas parce qu'elles ont été retirées qu'elles étaient inutiles. C'est parce qu'elles étaient incomprises qu'elles n'ont pu aboutir.

Je veux un dialogue sans tabous sur l'état de l'université. Si nous voulons avancer, il ne faut fuir aucun débat, même et surtout les plus passionnels.

Le plus passionnel d'entre tous, peut-être, et il est directement lié aux difficultés que je viens d'évoquer, c'est celui de la sélection.

La sélection, ce n'est pas à vous ici à l'ENSIL qu'elle fait peur. En tous cas plus maintenant que vous y êtes entrés. Dans le système français actuel, la sélection est un privilège et la non-sélection un leurre. La sélection que tant d'étudiants refusent à l'entrée à l'université, ils la retrouveront sur le marché du travail, plus dure et moins transparente. La dualité entre des grandes écoles sélectives et l'université non-sélective renforce et aggrave les inégalités et la reproduction des élites. Il y a d'un côté ceux à qui leur milieu, leur famille, leur lycée donne la confiance d'affronter la sélection et ceux, parfois très bons élèves, qui n'ont pas le soutien moral et financier nécessaire pour s'engager dans cette voie. La proportion d'élèves de milieux modestes dans les grandes écoles n'a jamais été aussi faible.

Il faut avoir sur ce sujet un débat ouvert, pour faire comprendre aux Français, nombreux et inquiets pour l'avenir de leurs enfants, que l'immobilisme les pénalise plus que le changement. Je demeure pour ma part fermement convaincu que le baccalauréat doit continuer à donner accès à l'enseignement supérieur. C'est le sens même de ce diplôme. Et je ne suis pas de ceux qui croient que nous avons trop d'étudiants, je vous ai dit pourquoi je suis persuadé du contraire.

Mais je crois qu'il faut rendre au système un pilote : est-ce impensable de permettre à une université de ne pas accueillir plus d'étudiants qu'elle n'a la capacité d'en instruire dignement ? Est-ce impensable de laisser à l'étudiant le choix de son université plutôt que de laisser un programme informatique la lui imposer ? Est-ce impensable d'avoir un système d'orientation qui conduise les étudiants vers des filières dont les débouchés sont assurés plutôt que vers des impasses ? Je ne le pense pas, et d'autant moins que nos voisins européens fonctionnent ainsi avec succès.

Plus généralement, il faut rendre à l'université les deux leviers essentiels qui lui permettront de remplir à nouveau sa mission : l'autonomie, et les moyens.

Je souhaite l'autonomie des universités pour la même raison que j'ai souhaité les pôles. La vertu cardinale dans la France et l'Europe de 2006, ce n'est plus la planification, c'est la réactivité. C'est pouvoir s'adapter à sa région, à ses étudiants, aux besoins du marché du travail, aux dernières avancées de la recherche. L'autonomie, c'est avoir la liberté d'agir et la gratification de voir directement les résultats de son action. C'est la plus forte des motivations et aucun supplément de fonds publics ne sera bien dépensé si ce n'est par des universités autonomes.

Actuellement, une université ne peut choisir son organisation, ne peut recruter ses professeurs et ses cadres comme elle l'entend, n'a pas la liberté de leur accorder les primes qu'elle veut, ne peut pas vendre ou acheter de bâtiments. Si Stanford avait été une université française, elle n'aurait jamais pu louer librement, aux conditions qu'elle voulait, des terrains aux grandes entreprises et aux start-up qui allaient fonder la Silicon Valley. Elle n'aurait pas pu, pas su ou pas voulu négocier avec les frères Varian des royalties sur un obscur tube klystron qui servirait plus tard à fabriquer des millions de fours à micro-ondes. Sans autonomie des universités, pas de Silicon Valley.

Pas d'autonomie non plus sans réforme de la gouvernance. La différence entre grandes écoles et universités se creuse aussi sur ce sujet. Si l'on de donne pas aux universités des conseils d'administrations restreints et responsables, des présidents forts, elles ne pourront pas progresser et assumer l'autonomie.

D'autres réformes sont nécessaires. Évaluer correctement les résultats de chaque université ou école, et les publier en toute transparence pour que chacun fasse son choix. Doubler les places du programme Erasmus pour recréer l'Europe du savoir. Réformer le système des bourses et aides à la vie étudiante, inefficace et injuste.

Si la France renonce à réformer son enseignement supérieur, si on lui dit qu'il n'y a pas urgence ou que c'est trop difficile, elle continuera chaque année à reculer d'une case. Elle perdra peu à peu ses ingénieurs, ses étudiants, ses entrepreneurs. Elle perdra la formidable dynamique des pôles de compétitivité.

C'est pour moi un réel bonheur de voir aujourd'hui 67 pôles prospérer en France, et de constater aujourd'hui à Limoges les progrès accomplis, symbolisés par la pose aujourd'hui de la première pierre du Centre européen de la céramique. Des écosystèmes de l'innovation ont pris forme, où chercheurs, étudiants et chefs d'entreprise apprennent à se connaître et à monter des projets communs. La  démonstration est faite qu'une politique industrielle, si nécessaire pour notre pays, est encore possible. Je suis fier de cette avancée.. Mais vous l'avez compris, elle n'est que le début du chemin. Pour que la France entre dans l'économie de la connaissance, pour que ses jeunes diplômés trouvent un emploi et un projet, pour assurer l'avenir industriel et scientifique de notre pays, il faut aller plus loin. C'est mon ambition, et j'espère avoir pu aujourd'hui vous la faire partager.