21.10.2005 - Déplacement de M. Nicolas Sarkozy au CNIT La Défense

21 octobre 2005

Intervention de M. Nicolas Sarkozy, Ministre d'Etat, Ministre de l'Intérieur et de l'Aménagement du Territoire lors du déjeuner organisé par la COFACE vendredi 21 octobre 2005, au CNIT La Défense sur le thème : "Le développement des entreprises françaises en France et à l'International"


Monsieur le Président,
Madame et Messieurs les Parlementaires,
Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi tout d'abord de vous remercier de votre invitation. Je suis heureux de saisir cette occasion pour m'adresser aux dirigeants, et aux cadres des entreprises franciliennes parmi les plus dynamiques puisqu'elles se battent à l'international et conquièrent des parts de marchés à travers le monde. Vous faites partie des fers de lance du renom, de la prospérité et des emplois de notre pays.

Je sais l'importance du soutien apporté par la Coface aux entreprises françaises, dans la réussite de cette belle aventure qu'est le développement à l'export. C'est pourquoi, lorsque j'étais ministre de l'Economie, j'ai œuvré à développer un « nouveau partenariat » entre l'Etat, la Coface et les exportateurs. Un partenariat fondé sur un service plus lisible, plus fiable, plus volontariste.

Dans ce cadre, j'avais annoncé notamment, lors de la conférence de l'Exportation du 25 octobre 2004, la création d'un Comité Clients auprès de la Coface. Je suis heureux qu'il soit désormais en place et actif pour relayer les besoins concrets des entreprises exportatrices.

Vous m'avez proposé de m'exprimer aujourd'hui sur le développement des entreprises en France et à l'international. Outre l'amitié que je porte à François DAVID, deux raisons m'ont conduit à accepter cette proposition.

1. La première, c'est que je suis profondément convaincu que le développement des entreprises en France et leur expansion internationale sont indissociablement liés : affirmer la vocation exportatrice de notre pays et permettre à nos entreprises de se projeter avec succès à l'étranger, cela commence par créer en France les conditions propices à leur croissance et à leur développement. C'est, pour ma part, un sujet qui me passionne.

2. La deuxième, c'est que ma passion pour la France me conduit à dire partout où je le peux, ma vérité et mon ambition pour elle. Il faut faire un effort de lucidité. A entendre certains commentaires, notre situation économique et commerciale actuelle serait presque idéale : aucun problème de compétitivité, aucune difficulté structurelle, à peine quelques petites turbulences conjoncturelles liées au pétrole. Quand nos résultats sont bons, on s'en félicite, quand ils se dégradent, on s'en félicite aussi.
Je ne suis ni un optimiste béat ni un pessimiste maladif, je suis réaliste, pragmatique et combatif. J'essaie de voir la situation telle qu'elle est, comme vous d'ailleurs, car pour un chef d'entreprise mieux vaut toujours garder les yeux grands ouverts sur le monde.

Or je vois que les bénéfices de nos grandes entreprises sont de moins en moins réalisés en France et de plus en plus sur des marchés plus dynamiques que le nôtre. Avec 220 000 entreprises nouvelles chaque année, je vois aussi que nous créons proportionnellement autant d'entreprises en France que les Etats-Unis. Mais nos entreprises françaises ont beaucoup plus de mal à se développer. La proportion des entreprises moyennes en France est très inférieure à celle de nos partenaires et quasiment toutes nos grandes entreprises existaient déjà il y a 30 ou 40 ans.

Je vois, s'agissant du commerce extérieur, que nos exportations croissent de 5% quand les échanges internationaux se développent au rythme annuel de 8 à 10%. J'y reviendrai. Je vois aussi notre déficit commercial se creuser, alors que nous ne connaissons pas de boom spectaculaire de la croissance et de l'emploi, alors que nous ne sommes pas une économie aussi tertiarisée que les Etats-Unis ou le Royaume-Uni.

Enfin, les investissements directs étrangers en France, les troisièmes au monde derrière les Etats-Unis et la Chine, ne témoignent peut-être pas de l'attractivité qu'on croit s'il s'agit de flux d'acquisition de nos entreprises. Que nos entreprises soient de « bonnes affaires » et des proies tentantes est plus inquiétant que réjouissant. Cela ne crée pas forcément de capacités de production supplémentaires. Cela peut même aboutir à la fermeture des sites rachetés et au transfert à l'étranger de nos savoir-faire. Le solde net des flux d'investissements étrangers, entrants et sortants, est d'ailleurs beaucoup moins rassurant. Je note au surplus qu'en ce qui concerne les investissements de recherche-développement, ce solde est nettement négatif. Quant à l'attractivité globale de notre territoire, de multiples classements internationaux portent sur elle des jugements peu flatteurs. Même si leur construction est critiquable, l'ennui est que les évolutions vont hélas toujours dans le même sens. Enfin, ces classements, même contestés, sont lus par tous les acteurs économiques internationaux.

La vérité est que nous avons bridé la création de richesses dans notre pays et négligé les leviers d'une croissance économique forte et du plein emploi des facteurs de production.

Peut-être faut-il le rappeler ? Aucune richesse ne se crée en dehors de l'entreprise. Bien entendu, cela ne signifie certainement pas que les règles collectives soient inutiles ou que les services publics soient sans valeur ajoutée, bien au contraire. Mais la charge qu'ils représentent doit en permanence être surveillée. Depuis longtemps, nous l'avons oublié, en laissant nos finances publiques et nos prélèvements obligatoires dériver et en promouvant une société du non-travail, où l'activité est réduite et où l'inactivité bénéficie de transferts financiers équivalents aux revenus du travail.

Le résultat le plus visible est que la richesse nationale ne s'est accrue en moyenne que de 1,7% par an depuis 10 ans, soit un point de moins que certains de nos partenaires sur la même période. 

Notre politique économique doit viser un objectif ambitieux : faire de la France l'un des pays les plus attractifs au monde pour la création de richesses. Donnons-nous quatre orientations claires.

Tout d'abord, renforçons massivement la recherche et l'innovation.

C'est dans cet esprit que j'ai voulu instituer, lorsque j'étais à Bercy, les pôles de compétitivité, à la suite d'un excellent travail de Christian Blanc. Après un appel à projet national, nous avons labellisé 67 pôles. L'Etat s'est engagé à leur apporter des aides sociales et fiscales aux entreprises, aux centres de formation et aux centres de recherche concernés. Sept pôles sont nés en Ile-de-France, dont deux mondiaux (Meditech et System@tic), dans des secteurs aussi variés que le médicament, les logiciels ou les cosmétiques. Certains d'entre vous y participent certainement.

Afin de converger vers les meilleurs standards internationaux, la réforme de notre appareil de recherche et d'enseignement supérieur est elle aussi absolument cruciale. Et je souhaite que la France accroisse fortement son effort financier en la matière dans les années à venir.

Deuxièmement, réformons profondément notre droit du travail.

Dans notre pays, nous sommes les champions de la protection des emplois existants et du verrouillage des licenciements. Alors, certes nous en avons effectivement un peu moins que les autres, mais nous avons surtout beaucoup moins de créations d'emploi que les autres, les périodes au chômage sont plus longues et l'essentiel des offres de travail passe par des contrats précaires et l'intérim. Au final, c'est un équilibre « perdant-perdant », pour les entreprises et pour les salariés, avec pour résultat paradoxal que la France est l'un des pays où l'insécurité sociale est la plus durement ressentie.

Il est possible d'offrir aux entreprises et aux salariés français un accord gagnant-gagnant où, d'un côté, existerait une grande flexibilité de l'emploi et où, de l'autre côté, tous les salariés seraient protégés de manière plus effective et plus juste. Il s'agirait notamment de réformer les contrats de travail pour privilégier clairement le CDI et instituer une véritable sécurité sociale professionnelle.

Par ailleurs, nous avons assoupli les 35 heures et l'organisation du temps de travail. Lorsque je vois la faiblesse du recours aux heures supplémentaires et l'importance que les rigidités dans l'organisation du travail jouent dans certaines décisions de délocalisation, je comprends qu'il faut encore remettre l'ouvrage sur le métier.

Troisièmement, améliorons le soutien aux petites et moyennes entreprises.

J'ai demandé depuis longtemps qu'une partie de la commande publique soit réservée aux PME, sur le modèle de ce que permet le Small Business Act aux Etats-Unis. C'est un moyen puissant pour aider une entreprise à se développer et à gagner la confiance du marché. Je souhaite que nous engagions les négociations au niveau communautaire dès que possible.

Nous devons également nous attaquer à la question du financement des PME. Je propose de réformer notre fiscalité pour qu'elle favorise la constitution d'une base actionnariale nationale, en cessant de faire des investissements à risques, notamment en actions l'un des moins intéressants sur le plan fiscal. Un changement est nécessaire pour doter en fonds propres les entreprises françaises de taille moyenne. C'est aussi beaucoup plus efficace que toutes les lignes Maginot, qui ne nous protègeront pas, mais nous isoleront sûrement un peu plus du reste du monde.

Enfin, réformons notre fiscalité pour la mettre au service de la production des richesses dont tous les Français profiteront. C'est une vaste réforme fiscale que nous avons à conduire, pour sortir d'un système qui, là encore, n'est plus aujourd'hui ni juste, ni efficace.

Réformer la fiscalité, c'est d'abord, dans mon esprit, la réduire. Nous restons à un niveau extrêmement élevé de prélèvements obligatoires : 44% de la richesse nationale. Au lieu de réhabiliter l'impôt, comme le proposent certains, je propose qu'on réhabilite le respect de l'argent public. Commençons par réduire nos dépenses, là où les deniers publics sont mal employés, peu efficaces, partout où l'on peut faire aussi bien ou mieux, mais avec moins de moyens. D'autres pays l'ont fait avec succès, comme la Suède ou le Canada. Il ne peut y avoir de tabous, comme les effectifs de fonctionnaires.

Les économies réalisées nous permettront d'alléger la pression fiscale. Le cap, je l'ai indiqué, c'est de ramener la France à la moyenne européenne en matière de prélèvements obligatoires, afin de rendre les entreprises plus profitables et de redonner aux Français du pouvoir d'achat.

Réformer la fiscalité pour la mettre au service de la création de richesses, c'est aussi renoncer aux impôts qui pénalisent la réussite. J'ai proposé la mise en place d'un plafonnement de tous les prélèvements à 50% sur les revenus du travail. Car c'est, je crois, largement suffisant de travailler pour la collectivité du 1er janvier au 30 juin.

Venons-en enfin à l'ISF. Je vais vous le dire franchement, je pense que le principe de l'ISF est juste et je suis attaché à la progressivité de l'impôt. Mais chacun reconnaît aujourd'hui, qu'il est à l'origine de la délocalisation d'un grand nombre d'entrepreneurs dont le seul tort est d'avoir trop bien réussi. Il frappe aussi des Français, parfois modestes, dont l'immobilier a pris beaucoup de valeur en quelques années. Ayons le courage de réformer cet impôt pour supprimer ces inconvénients.

Vous le voyez, si je suis un tenant de la rupture, comme on le dit parfois, c'est de la rupture avec l'échec qu'il s'agit. C'est en engageant rapidement des réformes importantes, que nous ne redonnerons du souffle à notre économie, du dynamisme à notre marché de l'emploi et l'espoir d'un avenir meilleur à tous les Français.

Exporter, c'est produire en France et vendre à l'étranger. Je viens d'exposer les axes de renouveau de la production dans notre pays. Permettez-moi, maintenant, d'en venir aux orientations qui me paraissent nécessaires pour consolider notre vocation de grand pays exportateur. C'est un enjeu crucial pour la croissance de nos entreprises et pour l'emploi. Vous le savez, un milliard d'exportations supplémentaires génère jusqu'à 15 000 emplois.

Vous l'avez compris, je suis inquiet de nos performances commerciales.

A fin du mois d'août 2005, notre déficit commercial, avec 15 Md€, était déjà le double de celui enregistré en 2004 (-7,8 Md€), qui n'avait pourtant pas été une bonne année. Alors certes, nos exportations continuent de progresser mais beaucoup moins qu'elles ne le pourraient. Surtout, la spécialisation géographique, et dans une moindre mesure, la spécialisation sectorielle, de la France sont aujourd'hui inadaptées pour nous permettre de profiter pleinement de l'essor des échanges et de la mondialisation. Notre appareil de production n'est pas suffisamment orienté vers les régions et les segments du marché les plus dynamiques.

J'en veux pour preuve que notre part de marché en volume qui fluctuait au cours des 15 dernières années autour de 8% des échanges de biens et de services est désormais descendue à 7,3%. Il ne s'agit en rien d'un recul naturel lié par exemple au développement de la Chine. Au cours de la période récente, certains pays développés comme l'Allemagne, le Japon ou les Etats-Unis ont eux stabilisé voire augmenté leur part de marché.

Bien sûr, la facture énergétique pèse sur le solde commercial : de 1% du PIB en 1997 à 1,7% en 2004. Mais ayons la lucidité de reconnaître que, sur la même période, le vrai problème est plutôt que notre excédent industriel ait fondu de 1,3% de la richesse nationale à 0,1% en 2004.

Enfin, malgré les efforts de tous les acteurs du commerce extérieur, l'exportation a toujours été un club relativement fermé, notamment aux PME. Seule une minorité (5%) s'aventure à l'international. Mais depuis plusieurs années, on s'aperçoit, en outre, que ce club des exportateurs perd des adhérents : des 103 700 entreprises exportatrices de France en 2002, il n'en restait que 88 500 l'an dernier.

Face aux défis de notre développement commercial à l'international, je suis convaincu que les pouvoirs publics ne doivent renoncer ni à élaborer une stratégie en matière de commerce extérieur ni à conserver des moyens de soutien et d'incitation forts, ni encore moins renoncer à affirmer nos intérêts commerciaux dans le monde.

Mettre en œuvre une stratégie de renforcement de notre présence, c'est ce que nous avons fait, lorsque j'étais ministre de l'Economie, des Finances et de l'Industrie, en bâtissant des plans d'action commerciale géographiques sur 25 pays prioritaires. Il faut une volonté constante, permanente dans le temps pour que cela produise enfin des effets.

Ce ne sont bien sûr jamais les conseillers de la DREE ou les agents de la Coface qui iront chercher les contrats pour vous. Mais il est possible et il est nécessaire de vous aider, en ciblant l'information sur les pays prioritaires et en vous offrant les moyens de renforcer là-bas votre présence.

C'est dans cette perspective que nous avions également décidé la mise en place au profit des PME d'un crédit d'impôt export pour les dépenses de prospection et que nous avions souhaité la création d'un contrat export, c'est-à-dire un contrat de travail sur le modèle des contrats de chantier dédié à des activités de prospection à l'export.

Par ailleurs,  il faudra un jour se résoudre à tirer toutes les leçons des travaux déjà effectués sur l'intelligence économique et à lui donner une ampleur et des ambitions conformes à celles dont font preuve nos grands rivaux internationaux.

N'hésitons finalement jamais à affirmer nos intérêts commerciaux, au plan européen bien entendu puisque c'est le niveau où les négociations ont lieu. Il est normal que l'Europe – 1er exportateur et 1er importateur mondial – défende ses intérêts commerciaux. Il faut qu'elle le fasse. C'est son devoir. J'ai eu l'occasion de l'indiquer dans une tribune des Echos hier dans le contexte des négociations conduites à l'OMC sur le volet agricole.

Il n'est pas admissible que les entreprises européennes supportent plus qu'à leur tour les contraintes du libre-échange international. Tous les grands exportateurs sont attachés au libre échange, mais je constate avec regret que l'UE utilise 2 à 3 fois moins que les Etats-Unis les outils de protection, notamment d'anti-dumping, alors qu'il s'agit d'instruments autorisés par l'OMC.

Nous n'avons pas le droit d'être naïfs et négligents sur la réciprocité commerciale. Lorsque je vois que l'on achète des Subaru pour équiper la Gendarmerie nationale, je m'inquiète car je ne souviens pas avoir entendu parler des ventes de Renault et de Peugeot aux forces de police américaines ou japonaises. 

Il nous faut donc encore progresser sur la voie d'une concurrence plus loyale, notamment sur le plan des parités monétaires. Vos marges, je le sais, sont parfois balayées par des évolutions des parités qui ne reflètent pas toutes des changements dans les fondamentaux des économies concernées.

Mais il s'agit aussi d'un grand dessein que peut porter l'Europe d'introduire dans la mondialisation des échanges une dimension humaine en demandant l'interdiction du travail forcé ou du travail des enfants et le respect de normes environnementales minimales.

Vous l'avez compris, de multiples réformes nous attendent. Elles sont la condition sine qua non de la rupture que j'appelle de mes vœux avec la morosité actuelle et nos mauvais résultats tant économiques que sociaux. N'en doutons plus, les Français réclament aujourd'hui ce changement.. Ils l'ont dit le 21 avril 2002. Ils l'ont à nouveau fait savoir lors du scrutin régional de 2004. Ils nous l'ont encore rappelé le 29 mai dernier. D'ailleurs, ils nous signifient leur mécontentement et leur lassitude à chaque élection générale depuis 1981 : aucune majorité sortante n'a été reconduite depuis lors.

Il est temps de redonner une cohérence aux aspirations diverses et parfois contradictoires de nos concitoyens, en cherchant à rendre possible ce que commandent l'intérêt général et le bon sens, c'est-à-dire l'observation des changements qui ont fait, hélas ailleurs que chez nous, la preuve de leur pertinence. C'est cela qui me passionne, moi, dans la politique. C'est ce qui fait sa noblesse et un art de l'action à nul autre pareil.

C'est, je crois aussi, ce qu'attendent les Français d'un responsable politique.

Ce que je propose, c'est que l'on donne à l'intelligence et aux capacités d'adaptation de nos compatriotes toutes les possibilités de s'exprimer, que nous retrouvions de grandes ambitions, que nous n'attendions plus pour engager les réformes d'ampleur dont notre pays a besoin.