24.01.07 - Obsèques du Maréchal des logis-chef Frédéric MORTIER

24 janvier 2007

Intervention de M. Nicolas SARKOZY, Ministre d'Etat, Ministre de l'Intérieur et de l'Aménagement du Territoire, lors de la cérémonie militaire en hommage au Maréchal des logis-chef Frédéric MORTIER, à Versailles-Satory, au siège du GIGN (Groupe d'intervention de la gendarmerie nationale)


Mesdames, Messieurs,

Pour la seconde fois depuis le début de l'année, la Gendarmerie nationale est endeuillée par la brutale disparition en service de l'un des siens.

Il y a tout juste trois semaines, dans la nuit du 1er janvier, le major Jacques LOURTIES était volontairement fauché, dans les Ardennes, par un chauffard qui refusait de se soumettre à un contrôle routier.

 Dans la soirée du vendredi 19 janvier, à Gensac-sur-Garonne, alors qu'il participe, avec son groupe, à un dispositif de neutralisation d'un dangereux forcené, retranché à son domicile, le maréchal des logis-chef Frédéric MORTIER est mortellement blessé par arme à feu.

Ces drames affectent  cruellement la gendarmerie nationale. Ils  illustrent le prix élevé que vous  acquittez dans votre mission au service de la communauté nationale. Je rappelle qu'en 2006, 13 des vôtres sont morts dans l'accomplissement du devoir.

 Chaque disparition est une tragédie, chaque vie qui s'éteint est une part d'Humanité qui s'en va.

Michèle Alliot-Marie, Ministre de la Défense et Moi-même avons intensément présents à l'esprit chacune  de ces situations dramatiques, avec leur cortège de souffrance. Nous n'oublions rien. Nous connaissons le désarroi, immense, des familles même si nous connaissons aussi la formidable chaîne de solidarité, fraternelle et institutionnelle qui, à chaque fois, se met en place.

Michèle Alliot-Marie et moi  n'oublions rien car nous n'en n'avons pas le droit. Ni à l'égard des disparus et de leurs proches, ni à l'égard de vous tous, Hommes et Femmes qui êtes la Gendarmerie nationale.  Nous savons aussi que, quoi qu'il arrive, vous ne doutez jamais sur le sens de votre engagement au service des Français et que ceux ci, en contrepartie,  ont pleinement confiance en vous.

Notre Devoir à nous, Ministres, c'est bien sûr de fixer le cap général, et de préciser la mission. Notre Devoir, c'est aussi de veiller à ce que vous disposiez des moyens et équipements nécessaires pour atteindre les objectifs fixés, en recherchant certes l'efficacité,

mais en n'oubliant jamais non plus votre sécurité.  Car nous sommes comptables également de votre sécurité.

 Pour nous, le gendarme, comme le  policier, est un professionnel qui fait un métier exigeant et difficile et qui, à l'issue de son service retrouve les siens, comme tout un chacun.

On ne doit donc pas  avoir de sentiment de fatalité face à l'accident, ni  de résignation face à l'adversité.

Nous sommes avec Michèle Alliot-Marie et Pascal Clément, ministre de la Justice, aujourd'hui à Satory, entourés également de nombreux élus et autorités, pour honorer, devant son père, le major Claude MORTIER, devant son frère, l'adjudant Christophe MORTIER, devant ses proches et amis, la mémoire de Frédéric  MORTIER, promu Major à titre posthume.

 Notre présence est également l'expression de l'Hommage que le gouvernement entend rendre solennellement à un  serviteur exemplaire de l'Etat.

Avec la disparition de Frédéric, ce sont  un père et un frère qui sont aujourd'hui dans la peine. Sachons entendre leur peine. Qu'ils sachent, de leur côté, que notre écoute et notre soutien leur sont acquis.

Avec la disparition de Frédéric Mortier, c'est aussi tout le GIGN qui est en deuil. On ne peut en effet appartenir au GIGN, épouser son rythme et partager son quotidien, fait de rigueur, de disponibilité et  d'imprévu, si l'on ne fait pas une totale confiance  aux autres, si l'on n'a pas le sentiment, chevillé au plus profond de soi, d'appartenir à une même famille .

En ces instants de recueillement, nous pensons aussi au maréchal des logis-chef Bruno TAUZIET et à l'adjudant Rodolphe DEVEDIJA, blessés au cours de la même opération. Nous formons à leur égard des vœux de rétablissement.

Je veux évoquer maintenant la mémoire de Frédéric MORTIER.
Frédéric est né le 17 mai 1972 à Pithiviers dans le Loiret. Dès l'obtention de son diplôme de commerce et de comptabilité, il décide, comme son frère, de suivre l'exemple parternel en embrassant la carrière des armes.

 Il est appelé sous les drapeaux en décembre 1990 et fait le choix de servir dans une unité renommée, le 6ème Régiment parachutiste d'Infanterie de Marine à Mont-de-Marsan. Obtenant alors son brevet militaire de parachutiste et celui de tireur d'élite, il gravit les différents grades de militaires du rang puis accède à celui de sergent. Satisfait d'appartenir à ce prestigieux régiment,  il sert au-delà de la durée légale. Il ne le  quittera que pour poursuivre sa voie au sein de la Gendarmerie nationale.

 C'est donc un jeune sous-officier bien formé qui rejoint l'école des sous-officiers de gendarmerie de Montluçon dans l'Allier. Il n'a alors que 20 ans mais affiche déjà un tempérament tourné vers l'action. Il s'impose, au sein de sa promotion, par sa motivation, sa capacité de travail et des qualités foncières hors normes.

Au terme de cette période d'apprentissage du métier de gendarme, il est félicité par son commandant d'école pour la qualité de ses résultats. Il choisit alors de servir à l'escadron 12/2 de gendarmerie mobile de Bouliac, en Gironde qu'il rejoint le 20 septembre 1993.

S'intégrant rapidement à la vie en gendarmerie mobile, il poursuit sa formation complémentaire et est admis dès 1995 dans le corps des sous-officiers de carrière.

A sa demande, il obtient en 1996 une affectation à l'escadron 32/2 de Toulouse. Là, compte tenu de ses aptitudes, il trouve naturellement sa place au sein de l'équipe d'intervention de l'escadron et à ce titre, pendant  quatre ans  participe à des missions délicates de maintien de l'ordre et de concours à la gendarmerie départementale. Son sang-froid dans les situations difficiles est particulièrement souligné.

Mais Frédéric MORTIER est prêt à aller encore plus loin dans son engagement. Et c'est sans hésitation qu'il décide d'entreprendre le parcours sélectif pour intégrer le GIGN. Sa démarche est couronnée de succès et il est admis dans ses rangs le 1er août 2000.

Après une formation dense,  dispensée pendant neuf mois, il rejoint en  mars 2001, son groupe opérationnel. Dans le même temps, il intègre la cellule de tir longue distance et suit   également avec succès la formation de chuteur opérationnel.

Dès lors, aux côtés de ses camarades du Groupe, il va participer à nombre d'interventions et être confronté à des situations très délicates, dont en particulier l'arrestation de forcenés retranchés, comme celle survenue en  avril 2002, à Saint-Pierre-de-Plesguen, en Ille-et-Vilaine. Il sera, à ce titre, félicité à plusieurs reprises et se verra décerner les médailles de bronze puis d'argent pour acte de courage et dévouement.

Sa rigueur dans l'action, qui suit toujours une préparation mûrement réfléchie, sa précision dans l'exécution et sa sûreté de jugement sont des qualités unanimement reconnues à Frédéric MORTIER.

Se sentant apte à assumer des responsabilités accrues, il obtient brillamment, en 2004, le diplôme d'arme qui lui permet de se voir confier des fonctions d'adjoint au chef d'équipe puis de chef d'équipe et c'est en toute logique qu'il est promu au grade de Maréchal des logis-chef en 2006.

Frédéric MORTIER avait un caractère bien trempé. Maîtrisant toujours ses émotions, il avait aussi l'humilité de ceux qui connaissent des engagements intenses et éprouvants. Il jouissait de l'estime et de l'amitié de ses camarades. Il était  reconnu de ses chefs.

Le 19 janvier 2007, Frédéric MORTIER fait partie du groupe envoyé en urgence en renfort de la gendarmerie départementale de Haute-Garonne. Leur mission consiste à maîtriser un forcené, retranché à son domicile, qui a déjà ouvert le feu à plusieurs reprises.

Vers 18 heures 30, alors que la nuit est déjà installée et qu'une équipe du GIGN procède à une reconnaissance technique des abords, le forcené tire à nouveau et blesse très grièvement le maréchal des logis-chef TAUZIET. Vers 22 heures, les négociations ayant échoué,  la décision est prise de déclencher l'intervention.

Ce type de situation, bien que toujours délicate et dangereuse, n'a rien d'exceptionnel. Chaque membre de l'équipe présente en a personnellement vécu un certain nombre. Aucun n'en ignore les risques, chacun connaît parfaitement sa place dans le dispositif et sait exactement ce qu'il doit faire.

Frédéric MORTIER adhère sans réserve à la décision d'intervenir et se sent prêt. Ses derniers mots, juste avant l'assaut, en témoignent. En  se retournant  vers l'un de ses coéquipiers il lui dit simplement : « Celui-là, il a blessé [Bruno], il faut qu'on l'arrête proprement ».

Pas de ressentiment, pas d'agressivité. Pas de peur non plus, juste une détermination lucide et l'adhésion sans faille au groupe et à son engagement moral et éthique  qui donne tout son sens à sa vocation de Soldat de la Loi.

Lors de l'intervention, qui débouche sur une confrontation éclair avec le forcené, le militaire de tête, l'adjudant DEVEDIJA, est blessé, presque à bout portant, malgré le bouclier de protection. Le forcené, projeté au sol, a cependant le temps d'ouvrir une nouvelle fois le feu. Il blesse ainsi mortellement Frédéric MORTIER, qui était en deuxième position dans la colonne d'assaut.

Le meurtrier, qui a tiré plus de dix fois au cours de la journée, est  maîtrisé sans dommage pour lui. L'enquête de flagrance est toujours  en cours. Elle est suivie avec attention par l'autorité judiciaire et devrait, dès que cela sera possible, se traduire par une mise en examen pour tentative d'homicide et assassinat.

 Michèle ALLIOT-MARIE et moi-même avons entendu certains  commentaires sur l'opportunité de déclencher à ce moment là l'intervention et nous poserons, c'est notre Devoir, les questions qui doivent être posées.

L'heure n'est pas à la polémique. La polémique n'a d'ailleurs pas sa place et Michèle Alliot-Marie et moi  réaffirmons notre  confiance à ceux qui ont eu à gérer sur le terrain la situation.

 Nous ne savons que trop bien aussi, d'expérience, que certaines décisions, lourdes de sens, doivent être prises à un moment donné, lorsque, objectivement et en conscience, on estime  que les conditions optimales de réussite de la mission  sont alors réunies.

Nous n'ignorons pas non plus, qu'en moyenne, le GIGN intervient chaque année sur une quinzaine de cas très similaires et dispose d'une expertise précieuse.

Mais il conviendra, comme après chaque opération, d'en tirer tous les enseignements. Je le redis avec force. Devant un drame, notre position est simple : ni fatalité, ni résignation mais au contraire lucidité et courage. C'est comme cela d'ailleurs que vous mêmes, membres du GIGN, avez toujours procédé et c'est grâce à cela que vous avez, depuis trente ans, toujours progressé pour devenir cette  formation reconnue tant sur les scènes nationale qu'internationale.

A l'image de Jean-Louis PRIANON, décédé en 1997 à Valaurie dans la Drôme, dans des circonstances similaires, Frédéric MORTIER a perdu la vie en accomplissant son devoir. Il est le second militaire du GIGN à disparaître en opération. Il rejoint, dans nos mémoires, les noms des sept autres membres du Groupe qui ont également péri en service: Raymond PASQUIER, Henri JACQUES, Jean-Louis MAUSSION, Patrick BERTEAU, Jean-Michel PIGNON, Antonio CAPOCELLO et Eric ARLECCHINI.

 A vous Major Claude MORTIER et vous Adjudant Christophe MORTIER, à vous tous ses amis, je renouvelle notre compassion et vous assure de notre sympathie et de notre  soutien.

Major Frédéric MORTIER, nous nous inclinons respectueusement devant vous. Le Ministre de la Défense va maintenant vous remettre deux décorations :

- La médaille militaire qui rappelle votre appartenance à la communauté militaire ainsi que la valeur de vos mérites ;

- La médaille de la gendarmerie, avec palme, qui honore le choix que vous avez fait au service des autres.

Ces médailles et  cette citation constituent l'ultime salut de vos chefs et de vos pairs qui vous expriment ainsi leur respect et leur reconnaissance.
 
Reposez en paix, Major Frédéric MORTIER, votre souvenir ne nous quittera jamais.