24.08.2005 - Obsèques des pilotes du Tracker à Marignane

24 août 2005

Intervention du ministre d'Etat, de l'intérieur et de l'aménagement du territoire lors des obsèques des pilotes du tracker à Marignane


Mesdames, Messieurs,

« Une fois encore ».
Car hélas, c’est bien une fois encore que la mort frappe, que la mort bouleverse les familles et les proches, que la mort endeuille les personnels de la sécurité civile.

Et pour moi, une fois encore à être à vos côtés pour partager, avec simplicité, pour soutenir avec cœur et pour apporter l’hommage solennel de la Nation.

Comment vous dire que chaque fois je me sens plus proche de vous et que je comprends vos regards et vos silences comme vos expressions retenues qui expriment tant ce désarroi, qui est aussi le mien.

Je m’incline donc avec respect devant votre douleur, soyez en persuadés, dans ce qu’elle a de dur,  de pudique aussi, mais avec l'obligation de la dépasser pour s'engager dans la réflexion.
Deux hommes sont morts en combattant ; et c’étaient pourtant, des hommes d’expérience, comme l'étaient aussi Ludovic PIASENTIN et Jean-Louis de BENEDICT à qui nous rendions hommage ici même le 5 août :

Régis HUILLIER avait 45 ans ; il entre à la base d’avions de la Sécurité Civile de Marignane, le 15 janvier 1996 après une première carrière de pilote de chasse au sein de l’Armée de l’Air (3400 heures de vol sur Jaguar – Mirage IV et la Patrouille de France). A Marignane après avoir servi comme copilote sur CANADAIR CL 415, il rejoint le secteur Tracker le 1er février 1999 où il était pilote instructeur, chef de noria. Il comptait 1391 heures de vol et 1128  largages sur Tracker, totalisait 5300 heures de vol et avait procédé à plus de 1800 largages sur feux.

Quant à M. X 43 ans, c’était le même profil professionnel : il entre à la base d’avions de la Sécurité Civile le 1er février 2000 après une première carrière de pilote de chasse au sein de l’Armée de l’Air (3800 heures de vol dont 2000 heures sur avions de combat : Mirage 2000 – Mirage F1 – Mirage III). Avant de rejoindre le secteur Tracker le 1er février 2005, il a servi successivement sur Beech 200 (pilote de liaison et d’observation sur feux de forêts) et CANADAIR CL 415 (copilote bombardier d’eau). Il était actuellement en fin de qualification pour devenir commandant de bord sur Tracker. Il comptait sur ce type d’appareil 165 heures de vol et 53 largages sur feux. Son nombre d’heures de vol total s’élevait à plus de 5000 et il avait procédé, tous types d’appareils confondus, à 1469 largages sur feux.

Devant le professionnalisme de ces hommes, devant leur courage, je veux dire à Lydie HUILLIER, à Quentin, Annabelle et Marion, ainsi qu’à Mme X, leurs enfants, que notre mémoire n’effacera pas leur souvenir.

C’est le souvenir de pilotes, d’hommes aguerris, forgés par les épreuves et l'expérience, différents aussi mais si proche dans leur idéal humain.

Car il faut avoir du caractère pour faire ce métier. Et tout d’abord, une haute idée du nécessaire secours à apporter aux autres et un dévouement incarné, alors qu’il est si souvent galvaudé.

Quant on observe les phénomènes qui marquent aujourd’hui la jeunesse, il y en a deux, au moins, qui sont contradictoires. D’un côté la poussée d’une espèce de « nihilisme dépressif ». De l’autre un besoin d’admiration.

Et même si la lutte entre ces deux pôles est souvent sensible, je veux dire aux enfants de Régis HUILLIER et  de M. X  que leurs pères apportent, par leur engagement au service des autres, par leur sacrifice, une réponse forte au « rien ne vaut » qui attire parfois aussi.

Quentin, Annabelle, Marion, Lucas, Laure vous pouvez être fier de vos pères. Ils vous ont montré une voie difficile à suivre, le chemin qui conduit au don de soi, mais que l'ont parcourt la tête haute.

Car, oui il y a des idées et des actions qui portent et des gens que l’on peut croire et suivre : vos pères en étaient la démonstration ; Puissent-ils vous inspirer dans la conduite de votre vie. Et puissent-ils nous encourager aussi dans la poursuite du difficile métier de sauveteur.

Je comprends et je partage l’abattement qui accable aujourd’hui tout le personnel de la base aérienne de la sécurité civile, après le premier accident de Tracker et celui du Canadair. Voir disparaître ses compagnons ne peut qu’être durement ressenti, même par les plus aguerris.

C'est pourquoi il faut isoler l’examen de chaque cas, regarder ce qui s'est passé pour éviter le pire et si possible, faire plus et mieux. Ce qui existe, ce sont des conditions de recrutement, de qualification et de préparation des personnels navigants au niveau le plus élevé. La direction de l’aviation civile, organisme indépendant de la direction de la sécurité civile, certifie de façon rigoureuse la formation qui conduit à la qualification, c’est à dire à l’aptitude à piloter soit des Canadair, soit des Tracker, soit des Dash.

Votre apprentissage et votre entraînement suivent des protocoles rigoureux, extrêmement structurés et documentés.

A vos côtés,  à la base et dans chacun des secteurs, des officiers de sécurité aérienne veillent aux problèmes précis de sécurité.

Mais, nous ne serions pas responsables si nous ne nous interrogions pas sur la nécessité d’aller plus loin.

Je sais que vous y êtes prêts, dans un souci de transparence, et je demande à Christian de Lavernée, directeur de la défense et de la sécurité civiles, d’animer un travail collectif de réflexions et de propositions sur toutes les pistes d’amélioration de la sécurité. Nous l'avons fait pour les sapeurs-pompiers et avec eux. Faisons le pour vous et avec vous, pour comprendre  et ne pas se laisser piéger par l'acceptation trop facile de la fatalité.

Le choc de cette série noire doit être mis à profit pour franchir un nouveau seuil dans la connaissance des risques, dans ce domaine du pilotage d'exception qui fait votre spécificité.  Il nous faut, sans hésitation, développer les enregistrements permettant de partager en interne les expériences vécues afin de mieux analyser les situations extrêmes et donc mieux maîtriser les réponses. De même, cette réflexion pourra-t-elle resserrer les liens avec les équipages espagnols ou italiens afin de mutualiser les expériences. Il faudra aussi peut-être s’engager sur la doctrine d'emploi des moyens aériens et peut être mieux apprécier le risque encouru par les avions au moment de la décision de l’engagement aérien sur tel ou tel site.

Bien entendu, cette réflexion devra être marquée du sceau de l’efficacité, c’est à dire notamment être marquée par des propositions concrètes. L’enjeu de la sécurité est un enjeu collectif ; il ne peut donc échapper à une réflexion collective.

La grande famille des acteurs de la sécurité civile a été singulièrement frappée cet été, ici en France, mais aussi en Espagne, au Portugal où la situation requiert le soutien des pays de l'Europe, nous y contribuons, vous y participez avec l'engagement de deux Canadair.

La pression incendiaire est forte, trop souvent la main de l'homme en est la cause par imprudence, par ignorance, par vengeance aussi ou par fascination. Je veille à ce que les actes criminels soient réprimés, déjà depuis le début de l'été 81 incendiaires ont été remis dans les mains de la justice.

La lutte est parfois ingrate et on entend ici ou là des critiques à l'égard des sauveteurs ou de l'organisation des secours. Ceux qui les profèrent masquent ainsi leur propre négligence dans la mise en œuvre de mesures, parfois simples de prévention, comme débroussailler autour de sa maison, autour de son village. Les sauveteurs prennent des risques mortels parce qu'avant le feu, on n'a pas pris les précautions nécessaires. C'est inadmissible.

Je vais maintenant procéder à l’hommage que la République apporte à Régis HUILLIER et à M. X, en leur décernant la Légion d’honneur et la médaille d’Or pour actes de courage et de dévouement.

Mais auparavant, je veux vous redire, simplement mais du plus profond du cœur, particulièrement aux familles, surtout à vous les épouses : Lydie HUILLIER et Mme X,  à vous leurs enfants, mon total soutien dans cette épreuve, qui est aussi celle des sauveteurs de la sécurité civile et donc au premier chef, la mienne.