28.09.2006 - Nicolas SARKOZY à la Grande Mosquée de Paris

28 septembre 2006

Intervention de M. Nicolas SARKOZY, ministre d'Etat, ministre de l'Intérieur et de l'Aménagement du Territoire lors de sa visite à la Grande Mosquée de Paris.


Monsieur le Recteur, Cher Dalil Boubakeur,
Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs les membres du Conseil français du culte musulman et des Conseils régionaux du culte musulman,
Mesdames et Messieurs,

Je me réjouis d'être l'hôte de la Grande Mosquée de Paris, en cette soirée d'Iftar. Merci, Monsieur le Recteur, de m'accueillir à nouveau en ces lieux. Je mesure ce qu'ils signifient, dans le cœur des musulmans de Paris et de notre pays.

Je suis heureux de pouvoir m'adresser aux grands élus que vous êtes : membres des instances dirigeantes du CFCM, présidents des CRCM, responsables nationaux des grandes fédérations et personnalités reconnues, vous êtes les représentants des musulmans de France.

Cette qualité vous honore. Et elle vous engage, à l'endroit des cinq millions de personnes qui, dans notre pays, pratiquent la religion musulmane ou en sont proches. En m'exprimant devant vous aujourd'hui, comme ministre des cultes – et plus encore comme ami –, c'est à l'ensemble des musulmans de France que je souhaite m'adresser.

Je suis venu vous dire, d'abord, ma fierté de partager avec vous un moment privilégié : la rupture du jeûne, en ce début de Ramadan. C'est le symbole des relations paisibles qui existent entre la République et les musulmans de notre pays.

Ces relations de confiance reposent sur une mémoire partagée et des projets communs.
La République fait œuvre de mémoire en réparant l'injustice subie, trop longtemps, par ceux de vos pères et grands-pères qui s'étaient engagés dans les rangs de l'armée française. Je me réjouis que le Président de la République ait su prendre la décision qui s'imposait, en attribuant enfin à ces anciens combattants, issus des colonies, la même pension que celle de leurs frères d'armes. Oui, il fallait réparer l'injustice, à l'endroit de ceux qui ont versé leur sang pour la France. Nous devons leur en être reconnaissants.

Et nous devons, aujourd'hui et demain, travailler à des projets communs.

 Je crois aux vertus d'un vrai dialogue entre les pouvoirs publics et les musulmans de France.

J'ai voulu vous aider en vous donnant la parole. Je me suis impliqué dans la construction du CFCM et des CRCM parce que je crois absolument nécessaire, dans la société française d'aujourd'hui, d'écouter et d'entendre l'islam de France.

Et j'ai été critiqué. Vivement critiqué ! Par ceux qui ont peur de la diversité de la France. Par ceux qui refusent de regarder la France telle qu'elle est : multiple, colorée, épicée!

L'islamophobie existe : vous savez, hélas, que vous n'avez pas que des amis. Lorsque des individus irresponsables, dimanche dernier, ont agressé les mosquées de Carcassonne et de Quimper, en les souillant de croix gammées et de slogans racistes, ils ont montré le visage de la sottise, de l'intolérance et de la haine. La Mosquée de Paris, elle aussi, au mois d'août, avait fait l'objet de dégradations. Nul ne peut accepter ces atteintes aux lieux de culte ! Les agresseurs doivent être sévèrement punis par l'autorité judiciaire, car ils violent les lois de notre République en ce qu'elles ont de plus fondamental.

Je n'ai pas peur de vous défendre lorsque vous êtes attaqués, parce que je respecte les communautés et les religions. C'est aussi simple que cela : je sais qu'elles existent, quand d'autres responsables politiques préfèrent les ignorer. Oui, les communautés existent. Chacun d'entre nous a son histoire propre, honore ses ancêtres, se souvient de ses racines, se sent plus ou moins proche de telle ou telle communauté, se réjouit de la retrouver lors des fêtes, se réconforte à ses côtés dans les épreuves que réserve la vie. C'est normal et c'est très bien ainsi.

Des esprits bornés, ici ou là, m'accusent de communautarisme. C'est un contresens étonnant. Je respecte les communautés. Mais je ne suis pas communautariste parce que je ne veux pas que les communautés vivent isolées les unes des autres. Je veux qu'elles se retrouvent dans une communauté unique, celle des citoyens de notre République.

Je crois que l'engagement républicain et la fidélité communautaire sont parfaitement conciliables. Il n'y a pas, d'un côté, les Républicains et, de l'autre, les communautaires. Il n'y a que des Français. Ils ont le droit de rester fidèles à une communauté, tout en ayant le devoir de respecter les valeurs fondamentales de la République.

Mais pour que cette alchimie fonctionne, il faut que chaque communauté s'exprime d'une voix claire, dialogue avec les pouvoirs publics et avec les autres communautés.

Vous devez être entendus et écoutés, au même titre que les autres citoyens de notre pays.

Vous devez être entendus et écoutés lorsque, en écho aux troubles du Proche-Orient, des tensions se manifestent jusque sur notre sol et appellent, partout en France, une réponse apaisée.

Vous devez être entendus et écoutés lorsque la pratique du culte se heurte, ici ou là, à des difficultés juridiques ou administratives.

Mais pour être entendus et écoutés, encore faut-il vous exprimer ! C'est pour cette raison que le CFCM et les CRCM sont des instances nécessaires.

Vous en êtes convaincus, puisque vous avez massivement participé aux élections du CFCM et des CRCM en juin 2005. Bien sûr, je n'en sous-estime pas les difficultés ! Je me suis suffisamment impliqué dans la naissance du CFCM pour savoir que c'est une institution jeune. Je n'ai jamais pensé que construire l'instance représentative de l'islam de France se ferait de manière simple. Dans une famille, il est parfois difficile de s'entendre. Il n'est pas rare que des cousins, même les plus proches, contestent les choix des uns ou des autres. L'essentiel est que personne ne quitte la table commune, même si les discussions sont vives ! Nous l'avons vu, ces derniers mois.

Je veux le dire ici, pour vous en remercier : l'accord trouvé le 17 septembre au sein du conseil d'administration du CFCM est une bonne nouvelle pour les musulmans de France. Dans le respect des différentes composantes du CFCM, sous la présidence de Dalil Boubakeur et les vice-présidences de Fouad Allaoui et Abdallah Boussouf, vous avez su  trouver l'accord qui permet, aujourd'hui, de relancer le CFCM, au service des musulmans de France.

Nous avons tant de choses à faire ensemble !  

J'évoquerai, en quelques mots, les quatre dossiers qui me paraissent prioritaires.

 Premier dossier : la mise en œuvre de la Fondation des œuvres de l'islam de France. Un décret en a reconnu l'utilité publique. La Fondation pourra collecter les dons des fidèles et des amis de l'islam de France. Il lui appartiendra, ensuite, d'attribuer des subventions facilitant les constructions et les rénovations des lieux de culte. Elle pourra aussi participer au financement des organismes de formation des cadres religieux.

Il faut donc que ses organes dirigeants se constituent pour que la Fondation ne soit pas – pardonnez-moi l'expression – une "coquille vide" !

 Deuxième dossier : le renforcement du statut et de la formation des aumôniers et des cadres religieux.

Nous pouvons, en premier lieu, améliorer la vie quotidienne des imams : je vous invite à les faire adhérer au régime social des ministres du culte. 

Mais je voudrais, surtout, vous dire quelques mots sur la formation des cadres de l'islam de France. Il n'est évidemment pas question, pour l'Etat, de créer un institut qui viendrait absorber les écoles existantes des fédérations. Cela n'aurait pas de sens. Chacun doit rester à sa place.

Mais il est nécessaire de compléter l'offre de formation théologique et culturelle des cadres religieux dont l'islam de France a besoin : aumôniers militaires, aumôniers des prisons, aumôniers hospitaliers, imams…

Une formation théologique, bien sûr. Une formation culturelle, aussi, propice à l'échange avec les autres religions. Une formation civique, enfin, permettant aux cadres religieux de mieux connaître les institutions de notre pays et de mieux participer, ce faisant, à la vie de la cité.

Je remercie Dalil Boubakeur, Fouad Alaoui, Abdallah Boussouf et Haydar Demiruyrek, lors de notre rencontre de la semaine dernière, d'avoir accepté qu'un groupe de travail réunissant le CFCM et l'administration réfléchisse à ces questions et nous fasse des propositions.

 Le troisième dossier concerne un moment important de la vie spirituelle des Musulmans : le pèlerinage à la Mecque.

Je ne me résous pas à ce que, année après année, le pèlerinage à La Mecque soit endeuillé par des tragédies. Il faut vous aider à mieux organiser ce pèlerinage, à réduire les risques que ce voyage présente pour les plus faibles d'entre vous. J'ai donc mis en œuvre une cellule d'appui au sein du ministère de l'intérieur. En liaison avec le ministère des affaires étrangères et le ministère du tourisme, cette cellule vous aidera à mettre de l'ordre dans l'organisation pratique du pèlerinage, en luttant contre divers intermédiaires peu scrupuleux.

 Le quatrième dossier, c'est celui des relations juridiques des cultes avec les pouvoirs publics.

 J'ai confié à une commission d'experts, présidée par le Professeur MACHELON, le soin de procéder à un examen approfondi de ces questions très techniques, qui engagent l'avenir. Je veux saluer la part importante qu'Aslam TIMOL et Chems HAFIZ ont prise au sein de cette commission, qui m'a rendu son rapport la semaine dernière.

Je l'ai adressé au CFCM, ainsi qu'aux autres responsables des grandes familles spirituelles de notre pays et aux associations d'élus locaux, pour recueillir leur avis.

J'aborde ce débat avec les idées claires. Comme la très grande majorité des Français, je suis attaché aux grands équilibres de la laïcité. Autour de trois principes : la neutralité de l'Etat, la liberté des cultes, et le droit de croire ou de ne pas croire. Je crois qu'il faut faire vivre ces principes, en n'hésitant pas à adapter les textes aux réalités de notre temps.

Il n'est pas juste que les fidèles des confessions les plus récemment installées en France rencontrent des difficultés pour pratiquer leur culte.

La Commission Machelon a proposé plusieurs mesures techniques pour rendre plus aisé et plus transparent le financement des lieux de culte. Sur ce point comme sur celui des "carrés confessionnels" au sein des cimetières communaux, je souhaite qu'un vrai débat ait lieu. La France est une démocratie adulte. Elle doit pouvoir discuter sans tabou de ces questions essentielles pour la communauté nationale.

Monsieur le Recteur,
Mesdames et Messieurs,

 Je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité par un discours trop long. Mais j'ai une faiblesse : ces questions me passionnent !

Ces quatre dernières années, j'ai voulu aider les musulmans à bâtir un islam de France, qui ne soit pas un islam en France. Jamais peut-être un ministre de l'Intérieur ne s'est autant senti ministre des cultes.

Et j'entends bien, dans les mois et les années à venir, continuer à agir pour faire vivre la laïcité, de manière apaisée, en favorisant un vrai dialogue entre les religions et la République.