Beauvau de la sécurité : risques psychosociaux, protéger les forces de sécurité

Publié le 31/05/2021
Gérald Darmanin lors du Beauvau de la sécurité à Châteauroux

La cinquième table ronde du Beauvau de la sécurité, qui s’est tenue le 31 mai, était consacrée à la qualité de vie au travail, aux risques psychosociaux et à la prévention du suicide. Confrontés au quotidien à la violence et à la misère humaine, les forces de sécurité sont particulièrement exposées à ces risques qui peuvent conduire, chez certains, à l’irréparable.

Le ton était grave lors de la table ronde du Beauvau de la sécurité consacrée à la qualité de vie au travail, aux risques psychosociaux et la prévention du suicide des forces de sécurité intérieure. « Le sujet est douloureux, difficile et nous savons que plusieurs d’entre vous ont déjà été confrontés dans leur parcours à la perte d’un collègue », a déclaré Marlène Schiappa, la ministre déléguée auprès du ministre de l'Intérieur, en charge de la Citoyenneté.

Souhaitant que les échanges autour de cette question soient les plus lucides et bienveillants possibles, la ministre a tenu à rendre un hommage appuyé aux policiers et gendarmes qui ont mis fin à leurs jours ces dernières mois. « Nos forces de sécurité sont fortement touchées par le suicide. La proportion de gendarmes et de policiers qui mettent fin à leurs jours est plus élevée que la moyenne de la population ». Et si pour la ministre, « tout passage à l’acte relève d’une décision individuelle complexe ne pouvant se réduire à une cause unique, l’analyse de toutes ces situations dramatiques met en évidence l’existence de risques psychosociaux inhérents au métier des forces de l’ordre. Les policiers et gendarmes sont menacés en raison de leur fonction, de leur engagement ». Autre particularité du métier, selon Marlène Schiappa, qui peut concourir à une fragilité : « Ces femmes et hommes sont tous les jours au contact de la souffrance humaine et de la violence. Une charge émotionnelle importante, qui peut conduire à une forme d’épuisement professionnel, psychologique et physique ».

La ministre déléguée a ensuite rappelé la totale détermination du ministre de l’Intérieur à tout mettre en œuvre pour réduire concrètement et efficacement les risques pouvant conduire au suicide, mais également, de manière plus large, pour améliorer la qualité de vie au travail des forces de sécurité, rappelant à cette occasion que le ministère est moteur sur l’ensemble de ces questions : « Plusieurs dispositifs ont été mis en place comme le service de soutien psychologique opérationnel de la Police nationale avec ses 94 psychologues répartis sur le territoire, le réseau « Sentinelles » des pairs aidants spécialement formés pour repérer les signes de mal-être chez leurs collègues, ou la cellule « alerte, prévention, suicide » de la direction des ressources et compétences de la Police nationale (DRCPN) composée d’un psychiatre, d’un attaché principal et d’un brigadier de police ».

Jean-Louis Terra, chef de service de psychiatrie au centre hospitalier Le Vinatier, à Lyon, responsable du centre de prévention du suicide et de l’unité psymobile, est intervenu à la suite de Marlène Schiappa. Il a rappelé qu’en matière de suicide, « nous luttons contre le diable, et le diable c’est le temps. Les personnes qui vont mal ne veulent pas mourir mais veulent maitriser leur souffrance. La crise suicidaire agit comme une ampoule de morphine. C’est une reprise de contrôle sur leur souffrance. À partir du moment où cette crise est là, une course contre le temps est engagée. De nombreuses petites actions rapides sont alors préférables à de grandes actions ». Dans ces conditions, l’enjeu de la prévention est de « construire collectivement ces petites actions qui permettent de retenir le geste ». Jean-Louis Terra conçoit d’ailleurs le risque de suicide, non pas comme une maladie, mais comme un risque incendie qui nécessite « une vigilance, une attention, une curiosité particulière. Il est essentiel d’aller vers l’autre et de ne pas attendre qu’il vienne à nous ».

Le médecin a ensuite listé un certain nombre d’actions indispensables pour prévenir ce risque, certaines ayant déjà été lancées, d’autres faisant l’objet d’expérimentations. « Il faut promouvoir l’idée, auprès des fonctionnaires et des militaires, que demander de l’aide quand on est en souffrance, c’est être fort. Il faut développer au sein de l’institution une véritable culture permettant aux agents et aux responsables hiérarchiques de détecter ces risques. Il est indispensable de renforcer les réseaux de soutien et tout particulièrement la coordination entre ces réseaux pour un meilleur partage des informations ». Jean-Louis Terra a enfin insisté sur l’impérieuse nécessité d’une véritable « orchestration » des dispositifs. « Chacun a une place et un rôle à jouer. Il faut que le processus global permette à un policier ou à un gendarme, qui va mal, de pouvoir se confier rapidement et d’être orienté dans les plus brefs délais vers les réseaux de soutien ».

Présentes lors de cette table ronde, les associations Alerte police en souffrance (APS) et PEPS-SOS policiers en détresse (PEPS : police entraide prévention et lutte contre le suicide) ont également insisté sur la nécessité d’une détection rapide du risque suicidaire. Cela passe, selon elles, par une formation renforcée à cette problématique dans les écoles de police, et tout particulièrement à l’École nationale supérieure de police (ENSP) chargée de former les futurs cadres de la Police nationale. Libérer la parole des fonctionnaires en souffrance constitue un autre impératif pour lutter contre le risque suicidaire.

La question de la formation de la hiérarchie aux risques psychosociaux, notamment pour détecter les signaux les plus faibles d’une souffrance, a également été soulevée par de nombreux représentants syndicaux des policiers.

Ils ont par ailleurs évoqué l’importance de la qualité de vie au travail. Les conditions matérielles, la vétusté des locaux, la pression liée aux objectifs chiffrés ou le manque de reconnaissance peuvent ainsi constituer des facteurs aggravants.

Les représentants des gendarmes ont, quant à eux, rappelé l’impact du métier sur la vie familiale des militaires. La vie de caserne, les nombreuses mutations, le célibat géographique peuvent user les militaires et entraîner des risques psychosociaux chez certains.

En réponse aux représentants des policiers, Frédéric Veaux, le directeur général de la Police nationale (DGPN), a tenu à rappeler que le suicide d’un policier constituait toujours un moment « extrêmement dur pour un chef de service digne de ce nom, qui a la conscience de la responsabilité de la communauté de travail et qui en porte le poids ». Il a ajouté qu’il était conscient de l’effort immédiat à faire pour sensibiliser les cadres de la police à cette problématique. Rappelant que la Police nationale avait lancé un plan de mobilisation contre le suicide, le DGPN a explicité les grands axes de travail sur lesquels sa direction entend travailler pour renforcer « la lutte contre ce fléau » : une attention particulière au collectif de travail afin d’améliorer le dialogue de proximité ; la consolidation du dialogue social au niveau local et national ; une amélioration des conditions de travail sous tous ces aspects ; un renforcement du soutien aux policiers victimes ; ou encore la consolidation des dispositifs existants pour lutter contre la harcèlement moral.

Bruno Jockers, major général de la Gendarmerie nationale, a lui aussi insisté sur l’importance de la qualité de vie au travail et de l’écoute de « troupes usées, ces derniers temps, par les événements et les défis auxquels elles doivent faire face. Nous demandons tellement dans ce métier que la moindre vulnérabilité prend des proportions importantes ». Dans ces conditions, « une politique de prévention particulièrement robuste est indispensable ».

Le sujet est évidemment préoccupant et prioritaire pour la Police et pour la Gendarmerie nationales. Les réponses se structurent et se professionnalisent avec l’aide des acteurs du secteur médical et social, mais aussi avec l’aide d’associations comme PEPS et APS. Cela passe par une implication de tous les échelons, mais aussi par la levée de tabous qui restent profondément ancrés dans la culture des forces de l’ordre.

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